‹ Émile (volume 2)Chapitre 213 sur 240 · LIVRE V. 53a · texte numérisé non relu

LIVRE V. 53a

Pour l'amour véritable, c'est autre chose. J'ai fait voir, dans 'écrit déjà cité , que ce sentiment n'est pas aussi naturel que l'on lense ; et il y a bien de la différence entre la douce habitude qui jffcctionne l'homme à sa compagne , et celle ardeur effrénée qui 'enivre (les chimériques atlrails d'un objet qu il ne voit plus tel ju'il est. Celle passion , qui ne respire qu'exclusions et préféren-

, ne diffère en ceci de la vani'.é qu'en ce que la vanilé , exi- Veaal tout et n'accordant rien , est toujours inique ; au lieu que 'amour, donnant autant qu'il exige, est par hii-méme un sentinent rempli d'équilé. D'ailleurs plus il est exigeant , plus il est -rédule : la même illusion qui le cause le rend facile à persuader. Si l'amour est inquiet, l'estime est confiante ; et jamais l'amour tua l'estime n'exista dans un coeur honnête , parc« que nul oCaiœe dans ce qu'il aime que les qualités dont il fait cas.

Tout ceci bien éclairri , l'on peut dire à coup sur de quelle sorte

t jalousie Emile sera capable; car, puisque à peine cette passion fti-elle un germe dans le cœur humain , sa forme est déterminée uement par l'éducation. Emile, amoureux et jaloux , ne sera pmnt colère , ombrageux, méfiant ; mais délicat, sensible et craintif : il sera plus alarmé qu'irrilé ; il s'atlachera bien plus à gagner maîtresse qu'à menacer son rival; il l'écartera , s'il peut» QOmmc un obstacle , sans le hair comme un ennemi ; s'il le hait , ■

ne sera pas pour l'audace de lui disputer un cœur auquel il

étend , nviis pour le danger réel qu'il lui fait courir de le perdre ; son injuste orgueil ne s'offensera point soUeraent qu'on ose entrer en concurrence avec lui ; comprenant que le droit de préférence est uniquement fondé sur le mérite , et que l'honneur est dans le succès , il redoublera de soins |)our se rendre aimable , et probablement il réussira. La généreuse Sophie , en irritant son amour par quelques alarmes , saura bien les régler , l'en dédomnager ; et les concurrents , qui u'étaicnL soufferts que peut le laettrc à l'épreuve , ne larderont p.as d'être écartés.

Mais où me sens-je in.sens:blemcnt entraîné ? 0 Emile , qu'es-tu devenu.' Puis-je reconnaître en toi mon élève? Combien je te vois déchu ! Où est ce jeune homme formé si durement , qui bravait les rigueurs des saisons , qui livrait son corps aux plus rude» travaux , et son àme aux seules lois de la sagesse ; inaccessible aax préjugés , aux passions ; qui n'aimait que la vérité , qui no «idaitqa'à la raison , rt ne Irmil à rien de ce qui n'était pas lui^

&3i EMILE.

M.iirilcnaiit , .imolli dans une vir oisive, il se laisse gouverner par (les ftMiiincs ; leurs aimisernenls sont ses occiipalioiis , leurs volonl(!s sont ses lois; une jeune lillc est l'arbitre de sa destinée; il rampe cl flécliil devant elle ; le grave i\m\\c est le jouet d'un enfant !

Tel est le changement des scènes de la vie : chaque Age a ses ressorts qui le font mouvoir ; mais l'homme est toujours le même. A dix ans il est mené par des gâteaux , à vingt par une m il- Iresse , à trente par les plaisirs , à (piaraiite par l'amhition , à ciiiqiianlc [)ar l'avarice : quand ne court-il ([u'après la sagesse? Heureux celui qu'on y conduit malgré lui ! Qu'importe de quel guide ou se serve, pourvu (ju'il le mène au but!' Les héros, les s.ims eux-mêmes , ont payé ce tribut à la faii)lesse humaine ; et tri dont les doigts ont cassé des fuseaux n'en fut pas pour cela moins grand homme.

Voulez-vous étendre sur la vie entière l'effet d'une heureuse éducation , prolongez durant la jeunesse les bonnes habitudes de reiifance; et ipiand votre élève est ce (ju'il doit être, faites qu'il soit le uiénie dans tous les temiis. Voil.i la dernière perfection qui vous reste àdoiuier à votre ouvrage. C'est pour cela surtout qu'il inq)orte de laisser un gouverneur aux jeunes hommes ; car d'ailleius il est peu à craindre qu'ils ne saclienl pas faire l'amour sans lui. Ce qui trompe les insliluteius, et surtout les pères, c'est qu'ils croient qu'une manière de vivre en exclut une autre , et (ju'aussitot qu'on est grand on doit renoncer à tout ce qu'on taisait étant petit. Si cela était, à quoi servirait de soigner l'enfance , puisque lo bon ou le mauvais usage qu'on en ferait s'i'v inouirait avec elle , et (|u'en prenant des manières de vivre absolunient différentes, on prendrait nécessairement d'autres façons de penser?

Comme il n'y a que de grandes maladies qui fassent solution de continuité dans la mémoire , il n'y a guère que de grandes passions (jui la fassent dans les mœurs. Ilien que nos goûts et nos inclinations changent , ce changement, quelquefois assez brus(pie, est adouci par les habitudes. Dans la succession de nos penchanli, comme dans une boiuie dégradation do couleurs , l'habile artiste doit rendre les passages imperceptibles, confondre et mêler les» teintes , et , pour (pi'aucune ne tranche, en étendre plusieurs sur tout son travail. Cette n»gle est conlirmée par l'expérience ; le^j

Page 1