‹ Émile (volume 2)Chapitre 222 sur 240 · DES VOYAGES · texte numérisé non relu

DES VOYAGES

On demande s'il est bon que les jeunes gens voyagent, et l'on dispute beaucoup là-dessus. Si l'on proposait autrement la question , et qu'on demandât s'il est bon que les homme» aient voyagé, peut-être ne disputerait-on pa^ tant.

/ L'abus des livres tue la science. Croyant savoir ce qu'on a lu, on se croit dispensé de l'apprendre. Trop de lecture ne sert qu'à faire de présomptueux ignorants. De tous les siècles de littérature il n'y en a point eu où l'on lût tant que dans celui-ci, et point où l'on fut moins savant * : de tous les pays de 1 Europe il n'y en a point où l'on imprime tant d'histoires , Je relations, de voyages, qu'en France , et point où l'on connaisse moins le génie et les mœurs des autres nations. Tant de livres nous fout négliger le livre du monde; ou, si nous y lisons encore , chacun s'en tient à son feuillet. Quand le mot rcut-on être Persan ! me serait inconnu , je devinerais, à l'entendre dire, qu'il vient du pays où les préjugés nationaux sont le plus en règne, et du sexe qui les propage le plus.

Un Parisien croit «îonnaitre les hommes, et ne connaît que les Français; dans sa ville, toujours pleine d'étrangers, il regarde chaque é'ranger comme un uhénomène extraordinaire qui n'a rien d'égal dans le reste de l'univers. Il faut avoir vu de près les bourgeois de cette grande vUle, il faut avoir vécu chez eux pour croire qu'avec tan* d'esprit ou puisse être aussi ôtupide. Ce qu'il y a de bizarre est que chacun d'eux a lu dix fois j)eut-ètre la descriptiou du |)ays dont un habitant va si fort l'émerveiller **. Cesttrop d'avoir à percer à la fois les oréjugés des auteurs et

* [ « Fasclietise sufHsancc qu'une suffisance purement livresque ! A l'apprentissage de la phitosophic , tout ce qui se présente à nxs yeulx sort de livre. Ce grand monde est le niiruiier où il fuult regarder jMJur nous cognoistrc de bon biais. Soiinne, je veux que ce soit le livre do niou esctiolier. » xMoNTAiGNk, liv. I, cli. xxv.]

•" [ « L'auie y a (dans les n oyages; une continuelle cxercitation à reinar- (pier les ehosiîs incogiicues et nouvelles; et je ne sçacho point meilleure escliote .'i faeoniier la vie ipie de lui proposer ini'ess.unment ta diversité de tant d'aiiltres vies, f.tntasies et usanc^'s. et luy faire gouster une si [>cr- |>eluetle varieti^ de formes de Uostre nature... j'ai lionte de veoir luw hoiniiies euyvre/. de celte sotte humeur de saffarouelier des formes contraire» aux leurs : il leur scml>le estre hors de leur élément : cpiand ils s<int hoi-s de leur village, où cpiils aillent ils se tiemient ,i l-urs façons, et abominent les estrangieres. » Moxtàium:, liv. 111, cliap. ix.]

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les nôtres pour arriver à lu vérité. J'ai passé ma vie à lire des relations de voyages , et je n'en ai jamais trouve deux qui m'aient donné la même idée du même peuple. En comparant le peu que je pouvais observer avec ce que j'avais lu , j'ai lini par laisser là les voyageurs, et regretter le temps que j'avais donné pour m'instruire à leur lecture , bien convaincu qu'en fait d'observations de toute espèce il ne faut pas lire , il faut voir. Cela serait vrai dans rctte occasion , quand tous les voyageurs seraient sincères , qu'ils ne diraient que ce qu'ils ont vu ou c* qu'ils croient, et qu'ils ue déguiseraient la vérité que par les fausses couleurs qu'elle prend à leurs yeux. Que doit-ce être quand il la faut démêler encore a travers leurs mensonges et leur mauvaise foi ?

Laissons donc la ressource des livres qu'on nous vante à ceux qui sont faits pour s'en contenter. Elle est bonne , ainsi que l'art lie Raimond Lulle, pour apprendre à babiller de ce qu'on ne sait point *. Elle est bonne pour dresser des Platons de quinze ans a philosopher dans des cercles, et a instruire une compagnie des usages de l'Egypte et des Indes , sur la fui de Paul Lucas ou de Tavernier.

Je liens pour maxime incontestable que quiconque n'a vu qu'un peuple , au lieu de connaître les hommes ne connaît que les gens avec lesquels il a vécu. Voici donc encore une autre manière de poser la même question des voyages : Suffit-il qu'un homme bien élevé ne connaisse que ses compatriotes; ou s'il lui importe de connaître les hommes en général .' Il ne reste plus ici ni dispute ni doute. Voyez combien la solution d'une question difficile dépend quelquefois de la manière de la poser.

Mais, pour étudier les hommes, faut-il parcourir la terre entière ? Faut-il aller au Japon observer les Européens ? Pour connai. trc l'espèce faut-il connaître tous les individus? Non : il y a des hommes qui se ressemblent si fort , que ce n'est pas ia peine de les étudier séparément. Qui a vu dix Français les a tous vus. Quoiqu'on n'en puisse pas dire autant des Anglais et de quelques autres peuples , il est pourtant certain que chaque nation a son caractère propre et s|)écilique, qui se tire par induction , non de

• [Ba>iiion.l I.iille, né h Majorque en I23fi, et surnomme h Docteur illuminé , avait dam son temps la nputation d'un es|)rit universel. Il n ^.rit de» trniir$ sur toute» les science!», dont le sljie et les idées »onl digne» du Mccle ou II a vécu.] Note de M. Petituin.

l'observation d'un seul de ses membres , mais de plusieurs. Celui qui a comparé dix peuples connaît les hommes , comme celui qui a vu dix Fiançais connaît les Français.

Il ne suffit pas pour s'instruire de courir les pays , il faut savoir voyager. Pour observer il faut avoir des yeux , et les tourner vers l'objet qu'on veut connaître. Il y a beaucoup de gens que les voyages instruisent encore moins que les livres , parce qu'ils ignorent l'art de penser; que, dans la lecture, leur esprit est au moins guidé par l'auteur, et que , dans leurs voyages , ils ne savent rien voir d'eux-mêmes. D'autres ne s'instruisent point, parce qu'ils ne veulent pas s'instruire. Leur objet est si différent, que celui-là ne les frappe guère ; c'est grand hasard si l'on voit exactement ce qu'on ne se soucie point de regarder. De tous les peuples du monde le Français est celui qui voyage le plus ; mais , plein de ses usages , il confond tout ce qui n'y ressemble pas. Il y a des Français dans tous les coins du monde. Il n'y a point de pays où l'on trouve plus de gens qui aient voyagé qu'on en trouve en France. Avec cela pourtant, de tous les peuples de l'Europe, celui qui en voit le plus les connaît le moins. L'Anglais voyage aussi, mais d'une autre manière ; il faut que ces deux peuples soient contraires en tout. La noblesse anglaise voyage , la noblesse française ne voyage point; le peuple français voyage, le peuple anglais ne voyage point. Cette différence me parait honorable au dernier. Les Français ont presque toujours quelque vue d'intérêt dans leurs voyages : mais les Anglais ne vont point chercher fortune chez les autres nations, si ce n'est par le commerce et les mains pleines; quand ils y voyagent, c'est pour y verser leur argent , non pour vivre d'industrie; ils sont trop fiers pour aller ramper hors de chez eux. Cela fait aussi qu'ils s'instruisent mieux chez l'étranger que ne font les Français , qui ont un tout autre objet en tête. Les Anglais ont pourtant aussi leurs préjugés nationaux , et ils en ont même plus que personne ; mais ces préjugés tiennent moins à l'ignorance (ju'à la passion. L'Anglaisa les préjugés de l'orgueil, et le Français ceux de la vanité.

Comme les peuples les moins cultivés sont généralement les plus sages, ceux qui voyagent le moins voyagent le mieux ; parce qu'étant moins avancés que nous dans nos recherches frivoles, cl moi!;p occu[)és des objets de notre vaine curiosité, ils donnent loute leur attention à ce qui est véritablement utile. Je ne connais

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guère que les Espagnols qui voyagent de cette manière. Tandis qu'un Français court chez le» artistes d'un pays , qu'un Anglais en fait dessiner quelque antique, et qu'un Allemand porte son album chez tous les savants , l'Espagnol étudie en silence le gouvernement , les mœurs , la police ; et il est le seul des quatre qui , de retour chez lui , rapporte de ce qu'il a vu quelque remarque utile à son pays.

Les anciens voyageaient peu , lisaient peu , faisaient peu de livres ; et pourtant on voit, dans ceux qui nous restent d'eux , qu'ils »*obser>aient mieux les uns les autres que nous n'observons nos :x)ntemporains. Sans remonter aux écrits d'Homère , le seul poète qui nous transporte dans le pays qu'il nous décrit , on ne peut -efuser à Hérodote l'honneur d'avoir peint les mœurs dans son histoire , quoiqu'elle soit plus en narraUons qu'en réflexions, mieux que ne font tous nos historiens en chargeant leurs livres de portraits et de caractères. Tacite a mieux décrit les Germains de son temps qu'aucun écrivain n'a décrit les Allemands d'aujourd'hui. Incontestablement ceux qui sont versés dans l'histoire ancienne connaissent mieux les Grecs , les Carthaginois , les Romains , les (iaulois, les Perses, qu'aucun peuple de nos jours ne connait ses voisins.

Il faut avouer aussi que les caractères originaux des peuples, s'effaçant de jour en jour, deviennent en même raison plus difficiles à saisir. A mesure que les races se mêlent et que les peuples se confondent , on voit peu à peu disparaître ces différences nationales qui frappaient jadis au premier coup d'œil. Autrefois chaque nation restait plus renfermée en elle-même , il y avait moins de communications , moins de voyages , moins d'intérêts communs ou contraires , moins de liaisons politiques et civiles de peuple à peuple , point tant de ces tracasseries royales appelées négociations, point d'ambass<»deurs ordinaires ou résidant continuellement ; les grandes navigations étaient rares ; il y avait peu de •commerce éloigné ; et le peu qu'il y en avait était fait ou jar le prince même , qui s'y servait d'étrangers ; ou par des gens méprisés , qui ne donnaient le ton à personne et ne rapprochaient point les nations. Il y a cent fois plus de liaisons maintenant entre i'Europe et l'Asie qu'il n'y en avait jadis entre la Gaule et l'Espagne : l'Europe seule était plus éparse que la terre entière ne l'est Aujourd'hui.

à€A LMILE.

Ajoutez à cela que les anciens peuples , se regardant la plupart comme aulochthones , ou originaires de leur propre jiays , l'occupaient depuis assez longtemps pour avoir perdu la mémoire des siècles reculés où leurs ancêtres s'y étaient établis , et pour avoir laissé le temps au climat de faire sur eux des impressions durables; au lieu que, parmi nous, après les invasions des Romains, les récentes émigrations des barbares ont tout mêlé, tout confondu. Les Français d'aujourd'hui ne sont plus ces grands corps blonds et blancs d'autrefois ; les Grecs ne sont plus ces beaux hommes faits pour servir de modèle à l'art ; la ligure des Romains euxmêmes a changé de caractère , ainsi que leur naturel ; les Persans , originaires de Tartarie , perdent chaque jour de leur laideur primitive, par le mélange du sang circassien ; les Européens ne sont plus Gaulois, Germains, Ibériens, Allobroges; ils ne sont tous que des Scythes diversement dégénérés quant à la figure, et encore plus quant aux mœurs.

Voilà pourquoi les antiques distinctions des races, les qualités de l'air et du terroir, marquaient plus fortement de peuple a peuple les tempéraments , les figures , les mœurs , les caractères, que tout cela ne peut se marquer de nos jours, où l'inconstance européenne ne laisse à nulle cause naturelle le temps de faire ses impressions, et où les forêts abattues, les marais desséchés, !a terre plus uniformément, quoique plus mal cultivée, ne laissent plus , même au physique , la même différence de terre à terre et de pays à pays.

Peut-être , avec de semblables réflexions , se presserait-on moins de tourner en ridicule Hérodote, Ctésias, Pline, pour avoir rrpréscnté les habitants de divers pays avec des traits originaux et des différences marquées que nous ne leur voyons plus. Il faudrait retrouver les mêmes hommes pour reconnaître en eux les mêmes figures ; il faudrait que rien ne les eût changés pour qu'ils fussent restés les mêmes. Si nous pouvions considérer à la fois tous les hommes qui ont été , peut-on douter que nous ne les trouvassions plus varies de siècle a siècle , qu'on ne les trouve aujourd'hui de nation à nation .'

En même temps que les observations deviennent plus difficiles , elles se font plus négligemment et plus mal : c'est une autre raison du peu de succès de nos recherches dans l'histoire naturellit du gTre humain. L'instruction qu'on relire des voyages so rap-

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