‹ Émile (volume 2)Chapitre 223 sur 240 · LIVRE V. 5C · texte numérisé non relu

LIVRE V. 5C

porte à l'objet qui les fait entreprendre. Quand cet objet est un système de pbilosophic, le voyageur ne voit jamais que ce qu'il veut voir : quand cet objet est l'intérêt, il absorbe toute l'attention de ceux qui s'y livrent. Le commerce et les arts, qui mêlent et confondent les peuples, les empêchent aussi de s'étudier. Quand ils savent le profil qu'ils peuvent faire l'un avec l'autre , qu'ontils de plus à savoir?

Il est utile à l'homme de connaître tous les lieuv où l'on peut \ ivre , afin de choisir ensuite ceux où l'on peut vivre le plus commodément. Si chacun se suffisait à lui-même, il ne lui importerait de connaître que l'étendue du pays qui peut le nourrir. Le sauvage, qui n'a besoin de personne et ne convoite rien au monde, ne connaît et ne cherche à connaître d'autre pays que le sien. S'il est forcé de s'étendre pour subsister, il fuit les lieux habités par les hommes , il n'en veut qu'aux bêtes , et n'a besoin que d'elles pour se nourrir. Mais pour nous, à qui la vie civile est nécessaire, et (jui ne pouvons plus nous passer de manger des hommes, l'intérêt de chacun de nous est de fréquenter les pays où l'on en trouve le plus. Voilà pourquoi tout afflue à Rome , à Paris , à Londres, ("est toujours dans les capitales que le sang humain se vend à "^ meilleur marché. Ainsi l'on ne connaît que les grands peuples , et les grands peuples se ressemblent tous.

Nous avons, dit-on, des savants qui voyagent pour s'instruire, ( 'est une erreur ; les savants voyagent par intérêt comme les autres. Les Platon, les Pythagore, ne se trouvent plus, ou s'il y en a , c'est bien loin de nous. Nos savants ne voyagent que par ordre de la cour ; on les dépêche , on les défraye , on les paye pour voir tel ou tel objet , qui très-sùrement n'est pas un objet moral. Ils doivent tout leur temps à cet objet unique ; ils sont trop honnêtes gens pour voler leur argent. Si , dans quelque pays que ce \Miisse être, des curieux voyagent à leurs dépens, ce n'est jamais \H)ur étudier les hommes, c'est pour les instruire. Ce n'est pas de science qu'ils ont besoin, mais d'ostentation. Comment apprendraient-ils dans leurs voyages à secouer le joug de l'opinion ? ih ne les font que pour elle.

Il y a bien de la différence entre voyager pour voir du pays oq [K)ur voir des peuples. Le premier objet est toujours celui des curieux , l'autre n'est [)our eux qu'accessoire. Ce doit être tout le contraire pour celui qui veut philosopher. L'enfant observe les

choses , en attendant qu'il puisse observer les liomnacs. L'homme doit commencer par observer ses semblables , et puis il observe les choses s'il en a !e temps.

C'est donc mal raisonner que de conclure que les voyages sont inutiles , de ce que nous voyageons mal. Mais l'utilité des voyages reconnue, s'ensuivra-t-il qu'ils conviennent à tout le monde? Tant s'en faut; ils ne conviennent au contraire qu'à très-peu de gens, ils ne conviennent qu'aux hommes assez fermes sur eux-mêmes pour écouter les leçons de l'erreur sans se laisser séduire, et pour voir l'exemple du vice sans se laisser entraîner. Les voyages poussent le naturel vers sa pente , et achèvent de rendre l'homme bon ou mauvais. Quiconque revient de courir le monde est à son retour ce qu'il sera toute sa v ie : il en revient plus de méchants que de bons , parce qu'il en part plus d'enclins au mal qu'au bien. Les jeunes gens mal élevés et mal conduits contractent dans leuis voyages tous les vices des peuples qu'ils fréquentent , et pas un« des vertus dont ces vices sont mêlés : mais ceux qui sont heureusement nés, ceux dont on a bien cultivé le bon naturel, et qui voyagent dans le vrai dessein de s'instruire, reviennent tous meilleurs et plus sages qu'ils n'étaient partis. Ainsi voyagera nwn Emile : ainsi avait voyagé ce jeune homme , digne d'un raeille<ir siècle , dont l'Europe étonnée admira le mérite , qui mourut pour son pays à la fleur de ses ans , mais qui méritait de vivre, et dont la tombe , ornée de ses seules vertus , attendait pour être honorée qu'une main étrangère y semât des fleurs.

Tout ce qui se fait par raison doit avoir ses règles. Les voyages, pris comme une partie de l'éducation , doivent avoir les leurs. Voyager pour voyager, c'est errer, être vagabond; voyager pour s'instruire est encore un objet trop vague : l'instruction qui n'a pas un but déterminé n'est rien, .le voudrais donner au jeune homme un intérêt sensible à s'instruire, et cet intérêt bien choisi fixerait encore la naltn-e de l'instruction. C'est toujours la suite de la méthode que j'ai taché de pratiiiuer. / Or, après s'être consiiléré par ses rapports physiques avec les V antres êtres , par ses rapports moraux avec les autres hommes , il lui reste à se considérer par ses rapports civils avec ses concitoyens. Il faut pour cela qu'il commence par étudier la nature du gouvernement en général , les diverses formes de gouvernement, et enfin le gouvernement particulier sous lequel il est né , pour

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