LIVRE V
savoir s'il lui convient d'y vivre ; car, par un droit que rien ne pout abroger, cliaquc homme, en devenant majeur et maître de lui-même , devient maître aussi de renoncer au contrat par lequel il tient à la communauté , en quittant le pays dans lequel elle est établie. Ce n'est que par le séjour qu'il y fait après l'âge de raison qu'il est censé confirmer tacitement l'engagement qu'ont pris ses ancêtres. Il acquiert le droit de renoncer à sa patrie comme à la succession de son père : encore , le lieu de la naissance étant un don de la nature , te<le-t-on du sien en y renonçant. Par le droit rigoureux , chaque homme reste libre à ses risques en quelque lieu qu'il naisse , à moins qu'il ne se soumette volontairement aux lois pour acquérir le droit d'en cire protégé. /
Je lui dirais donc , par exemple : Jusqli'ici vous avez vécu sous ma direction , vous étiez hors d'état de vous gouverner vousmême. Mais vous approchez de l'âge où les lois, vous laissant la disposition de votre bien , vous rendent maître de votre personne. Vous allez vous trouver seul dans la société , dépendant de tout , même de votre patrimoine. Vous avez en vue un établissement , celte vue est louable, elle est un des devoirs de l'homme ; mais, avant de vous marier, il faut savoir quel homme vous voulez être , à quoi vous voulez passer votre vie, quelles mesures vous voulez prendre pour assurer du pain à vous et à votre famille ; car , bien qu'il ne faille pas faire d'un tel soin sa principale affaire , il y faut pourtant songer une fois. Voulez-vous vous engager dans la dépendance des hommes que vous méprisez ? Voulez- vous établir votre fortune et fixer votre état par des relations civiles qui vous mettront sans cesse à la discrétion d'autrui, et fous forceront, pour échapper aux fripons , de devenir fripon vous-même ?
Là-dessus je lui décrirai tous les moyens possibles de faire valoir son bien, soit dans le commerce, soit dans les charges, soit dans la finance ; et je lui montrerai qu'il n'y en a pas un qui ne lui laisse des risques à courir, qui ne le mette dans un étal précaire et dépendant , et ne le force de régler ses mœurs , ses sentiments, sa conduite , sur l'exemple et les préjugés d'autrui.
II y a, lui dirai-je, un autre moyen d'employer son temps et sa personne, c'est de se mettre au semce , c'est-à-dire de se louer à très-bon compte pour aller tuer des gens qui ne nous ont point fait de mal. Ce métier est en grande estime parmi les hommes, et ils font un cas extraordinaire de ceux qui ne sont l)ons qu'à
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cela. Au surplus, loin de vous dispenser des «autres ressources, il '■ ne vous les rend que plus nécessaires ; car il entre aussi dans l'hon- ' neur de cet état de ruiner ceux qui s'y dévouent. Il est vrai qu'ils ne s'y ruinent pas tous ; la mode vient même insensiblement de s'y enrichir comme dans les autres : mais je doute qu'en vous expliquant comment s'y prennent pour cela ceux qui réussissent, je vous rende curieux de les imiter.
Vous saurez encore que , dans ce métier même , il ne s'agit plus de courage ni de valeur, si ce n'est peut-être auprès des femmes; qu'au contraire le plus rampant, le plus bas, le plusservile, est toujours le plus honoré ; que si vous vous avisez de vouloir faire tout do bon votre métier, vous serez méprisé , haï , chassé peutêtre , tout au moins accablé de passe-droits , et supplanté par tous vos camarades, pour avoir fait votre service à la tranchée tandis qu'ils faisaient le leur à la toilette.
On se doute bien que tous ces emplois divers ne seront pas fort du goût d'Éraile. Hé quoi ! me dira-t-il , ai-je oublié les jeux de mon enfance? ai-je perdu mes bras? ma force est-elle épuisée? ne sais-je plus travailler? Que m'importent tous vos beaux emplois et toutes les sottes opinions des hommes ? .le ne connais point d'autre gloire que d'être bienfaisant et juste; je ne connais point d'autre bonheur que de vivre indépendant avec ce qu'on aime , en gagnant tous les jours de l'appétit et de la santé par son travail. Tous ces embarras dont vous me parlez ne me touchent guère. .le ne veux pour tout bien qu'une petite métairie dans quelque coin du monde. Je mettrai toute mon avarice à la faire valoir ; et je vivrai sans inquiétude. Sophie et mon champ, et je serai riche.
Oui, mon ami, c'est assez pour le bonheur du sage d'une femme et d'un champ qui soient à lui ; mais ces trésors , bien (jue modestes , ne sont pas si communs que vous pensez. Le plus rare est trouve pour vous; parlons de l'autre.
Un champ qui soit à vous , cher Emile ! et dans quel lieu le choisirez-vous? En quel coin de la terre pourrez-vous dire : Je suis ici mon maître, et celui du terrain qui m'aiiparlient? On sait en quels lieux il est aisé de se faire riche; mais qui sait où l'on peut se passer de l'être ? Qui sait où l'on peut vivre indépendant et libre , sans avoir besoin de faire mal à personne et sans crainte d'en recevoir? Croyez-vous que le pays où il est toujours permis d'être honnête homme soit si facile à trouver? S'il est quelque