LIVRE V
lires chacun dans cette partie , et maitresde rompre sitôt qu'ils s'estiment lésés.
Que si donc un esclave ne peut s'aliéner sans réserve à son maître , comment un peuple peut-il s'aliéner sans réserve à son chef? et si l'esclave reste juge de l'observation du contrat par son maître , comment le peuple ne restera-t-il pas juge de l'observation du contrat par son chef?
Forcés de revenir ainsi sur nos pas , et considérant le sens d» ce mot collectif de peuple , nous chercherons si pour l'établir il no faut pas un contrat , au moins tacite , antérieur à celui que nou» supposons.
Puisque avant de s'élire un roi le peuple est un peuple , qu'estce qui l'a fait tel , sinon le contrat social ? Le contrat social est donc la base de toute société civile , et c'est dans la nature de cet acte qu'il faut chercher celle de la société qu'il forme.
Nous rechercherons quelle est la teneur de cejcontrat , et si l'on ne peut pas à peu près l'énoncer par cette formule : « Chacun de - nous met en commun ses biens, sa personne , sa vie, et toute ■ sa puissance , sous la suprême direction de ia volonté générale, " et nous recevons en corps chaque membre comme partie indi- " visible du tout. »
Ceci supposé , pour définir les termes dont nous avons besoin , nous remarquerons qu'au lieu de la personne particulière de chaque contractant , cet acte d'association produit un corps moral et collectif, com|)osé d'autant de membres que l'assemblée a de voix. Celte personne publique prend en général le nom de rorps politique, lequel est appelé par ses membres, état quand il est passif, souverain quand il est actif, puissance en le comparant a SOS semblables. A l'égard des membres eux-mêmes, ils prennent le nom de peuple collectivement, et s'appellent en particulier citoyens , comme membres de la cité ou partici|)ants à l'autorité souveraine , et sujets , comme soumis à la même autorité.
Nous remarquerons que cet acte d'association renferme un engagement réciproque du public et des particuliers , et que chaque individu , contractant pour ainsi dire avec lui-même , se trouve engagé sous un double rapport , savoir comme membre du souverain envers les particuliers, cl comme membre de l'État euver< le souverain.
Nous remarquerons encore que nul n'étant tenu aux engage-
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ments qu'on n'a pris qu'avec soi, la délibération publique, qui peut obliger tous les sujets envers le souverain à cause des deux dit' férents rapports sous lesquels chacun d'eux est envisagé , ne peut obliger l'État envers lui-même. Par où l'on voit qu'il n'y a ni ne peut y avoir d'autre loi fondamentale proprement dite que le seul pacte social. Ce qui ne signifie pas que le corps politique ne puisse , à certains égards, s'engager envers aulrui ; car, par rapport à rélranger , il devient alors un être simple , un individu.
Les deux parties contractantes , savoir chaque particulier et le public, n'ayant aucun supérieur commun qui puisse juger leurs différends , nous examinerons si chacun des deux reste le maître de rompre le contrat quand il lui plaît, c'est-à-dire d'y renoncer pour sa part sitôt qu'il se croit lésé.
Pour éclaircir cette question , nous observerons que , selon le pacte social , le souverain ne pouvant agir que par des volontés communes et générales , ses actes ne doivent de même avoir que des objets généraux et communs ^ d'où il suit qu'un particulier ne saurnit être lésé directement par le souverain qu'ils ne le soient tous ; ce qui ne se peut , puisque ce serait vouloir se faire du mal à soi-même. Ainsi le contrat social n'a jamais besoin d'autre gara.it que la force publique , parce que la lésion ne peut jamais venir que des particuliers; et alors ils ne sont pas pour cela libres de leur engagement , mais punis de l'avoir viole.
Pour bien décider toutes les questions semblables, nous aurons soin de nous rappeler toujours que le pacte social est d'une nature particulière , et propre à lui seul , en ce que le peuple ne contracte qu'avec lui-même , c'est-à-dire le peuple en corps comme souverain, avec les particuliers comme sujets : condition qui fait tout l'arlilice et le jeu de la machine politique . et qui seule rend légitimais, raisonnables et sans danger , des engagements qui sans cela seraient absurdes , tyranniques , et sujets aux plus énormes abus.
Les particuliers ne s'étant soumis qu'au souverain, et l'autorité souveraine n'étant autre chosfl que la volonté générale , nous verrons comment chaque homme , obéissant au souverain , n'obéit qu'à lui-même, et comment on est plus libre dans le pacto social que dans l'état de nature.
Après avoir fait la comparaison de la liberté naturelle avec la liberté civile quant aux personnes , nous ferons , quant aux biens , celle du droit de propriété avec le droit de souveraineté , du do-