‹ Émile (volume 2)Chapitre 234 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

me serais fixé ; ma vie serait attachée à cette terre , comme ceJle des dryades l'était à leurs arbres ; j'ai trouvé qu'empire et liberté étant deux mots incompatibles , je ne pouvais élre maître d'une chaumière qu'en cessant de l'être de moi.

Hœ erat I» volu, modiu açri no» ita wui^us.

« Je me souviens que mes biens furent la cause de nos recherches. Vous prouviez très-solidement que je ne pouvais garder ;i la fois ma richesse et ma liberté : mais quand vous vouliez que je fusse à la fois libre et sans besoins, vous vouliez deux choses incompatibles ; car je ne saurais me tirer de la dépendance des hommes qu'en rentrant sous celle de la nature. Que ferai-je donc avec la fortune que mes parents m'ont laissée ? Je commencerai par n'en point dépendre ; je relâcherai tous les Uens qui m'y attachent : si on me la laisse , elle me restera ; si on me l'ôte, on ne m'entraînera point avec elle. Je ne me tourmenterai point pour la retenir, mais je resterai ferme à ma place. Riche 1 ou pau\Te , je serai libre. Je ne le serai point seulement en tel i jiays , en telle contrée ; je le serai par toute la terre. Pour moi tou-^

■ les les chaînes de l'opinion sont brisées , je ne connais que celles

> de la nécessité. J'appris à les porter dès ma naissance , et je les ' porterai jusqu'à la mort, car je suis homme : et pourquoi ne sau- ' rais-je pas les porter étant libre, puisque étant esclave il les fau- ' drait bien porter encore , et celles de l'esclavage pour surcroit ?

« Que m'importe ma condition sur la terre ? que m'importe où

■ (jue je sois? Partout où il y a des hommes , je suis chez mes ' frères ; partout où il n'y en a pas, je suis chez moi. Tant que je ' pourrai rester indépendant et riche , j'ai du bien pour vivre , et ' je vivrai. Quand mon bien m'assujettira , je l'abandonnerai sans

■ peine : j'ai des bras pour travailler, et je vivrai. Quand mes

■ bras me manqueront , je vivrai si l'on me nourrit , je mourrai < si l'on m'abandonne : je mourrai bien aussi , quoiqu'on ne m'a-

■ bandonne pas; car la mortn'estpasune peine delà pauvreté, mais « une loi de la nature. Dans quelque temps que la mort vienne ,

> je la délie , elle ne me surprendra jamais faisant des préparatifs

■ pour vivre ; elle ne m'empêchera jamais d'avoir vécu.

" Voilà , mon père , à quoi je me fixe. Si j'étais sans passions , • je serais , dans mon état d'homme , indépendant comme Dieu

> même , puisque , ne voulant que ce qui est , je n'aurais jamais a

« lutter contre la destinée. Au moins je n'ai qu'une chaiitc , c'est « la seule que je porterai jamais, et je puis m'en gloriiier. Venez « donc , donnez-moi Sophie , et je suis libre. »

— " Cher Emile , je suis bien aise d'entendre sortir de ta bouche « des discours d'homme , et d'en voir les sentiments dans ton cœur. ,j « Ce désintéressement outré ne me déplaît pas à ton âge. Il dimi- « nuera quand tu auras des enfants, et tu seras alors précisément « ce que doit être un bon père de famille et un homme sage. « Avant tes voyages je savais quel en serait l'effet ; je savais « qu'en regardant de près nos institutions , tu serais bien éloigné « d'y prendre la confiance qu'elles ne méritent pas. C'est en vain « qu'on aspire à la liberté sous la sauvegarde des lois. Des lois ! « où est-ce qu'il y en a? et où est-ce qu'elles sont respectées? Par- « tout tu n'as vu régner sous ce nom que l'intérêt particulier et « les passions des hommes. Mais les lois éternelles de la nature « et de l'ordre existent. Elles tiennent lieu de loi positive au sage; « elles sont écrites au fond de son cœur par la conscience et par « la raison ; c'est à celles-là qu'il doit s'asservir pour être libre ; il « n'y a d'esclave que celui qui fait mal , car il le fait toujours mal- « gré lui. La liberté n'est dans aucune forme de gouvernement , « elle est dans le cœur de l'homme libre , il la porte partout avec « lui. L'homme vil porte partout la servitude. L'un serait esclave à « Genève , et l'autre libre à Paris.

« Si je te parlais des devoirs du citoyen , tu me demanderais « peut-être où est la patrie, et tu croirais m'avoir confondu. Tu « te tromperais i)ourlant , cher Emile ; car qui n'a pas une pairie « a du moins un pays. Il y a toujours un gouvcrnemejit et des « simulacres de lois , sous lesquels il a vécu tranquille. Que le court Irat social n'ait point été observe , qu'importe , si l'intérêt parli- « culier l'a protégé comme aurait fait la volonté générale , si la « violence publique l'a g.iranti des violenres particulières, si le « mal qu'il a vu faire lui a fait aimer ce qui était bien , et si nos « institutions mêmes lui ont fait conniiitrc et haïr leurs propres « iniquités? 0 Emile! où est I homme de bien qui nedo.t rien à « son pays? Quel qu'il soit, il lui doit ce qu'il y a de plus pré- « cicux pour l'homme, la moralité de ses actions et l'amour de « la vertu. Né dans le fond dun bois, il eut vécu plus heureux « et plus libre ; mais n'ayant rien à combattre pour suivre ses • penchants , il eût été bon sans mérite , il n'eut point clé ver-

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' tucux , et maintenant il sait l'être malgré ses passions. La seule apparence de l'ordre le porte à le connaitre , à l'aimer. Le bien

« public, qui ne sert que de prétexte aux autres , est pour lui seul un molif réel. Il apprend à se combattre, à se vaincre, à sacrifier son intérêt à l'intérêt commun. 11 n'est pas vrai qu'il ne tire aucun profit des lois; elles lui donnent le courage d'être juste, même parmi les méchants. Il n'est pas vrai qu'elles ne l'ont pas rendu libre, elles lui ont appris à régner sur lui. « Ne dis donc pas , Que m'importe où que je sois? Il t'importe

■ d'être où lu peux remplir fous tes devoirs; et l'un de ces devoirs est l'attachement pour le lieu de ta naissance. Tes compatriotes te protégèrent enfant, tu dois les aimer étant homme. Tu

" dois vivre au milieu d'eux , ou du moins en lieu d'où tu puisses

« leur être utile autant que tu peux l'être , et ou ils sachent où te

prendre si jamais ils ont besoin de toi. Il y a telle circonstance

"■ où un homme peut être plus utile à ses concitoyens hors de sa

patrie que s'il vivait dans son sein. Alors il doit n'écouter que

son zèle, et supporter son exil sans murmure ; cet exil même est

un de ses devoirs. M.ùs toi , bon Emile, à qui rien n'impose ces

douloureux sacrifices, 'oi qui n'as pas pris le triste emploi de

dire la vérité aux hommes, va vivre au milieu d'eux, cultive

leur amitié dans un doux commerce ; sois leur bienfaiteur , leur

" modèle : ton exemple leur servira plus que tous nos livres , et

le bien qu'ils te verront f.iirc les touchera plus que tous nos

vains discours.

« Je ne t'exhorte pas pour crli d'aller vivre dans les grandes " villes; au contraire, un des exemples que les bons doivent « donner aux autres est celui de la vie patriarcale et champêtre, « la première vie de I homme, la plus paisible, la plus naturelle « et la plus douce à qui n'a pas le cœur corrompu. Heureux , mon

■ jeune ami , le pays où l'on n'a pas besoin d'aller chercher la »< paix dans un désert ! Mais où est ce pays ? Un homme bienfaisant " satisfait mal son penchant au milieu des villes, où il ne trouve « presque à exercer son zèle que pour des intrigants ou pour des « fripons. L'accueil qu'on y fait aux fainéants qui viennent y cher- « cher fortune ne fait qu'achever de dévaster le pays , qu'au con- • traire il faudrait repeupler aux dépens des villes. Tous les hom- « mes qui se retirent do la grande société sont utiles précisément « parce (ju'ils s'en retirent , puisipic tous ses vices lui viennent

« d'être trop nombreuse. Ils sont encore utiles lorsqu'ils peuvent « ramener dans les lieux déserts la vie , la culture , et l'amour de « leur premier état. Je m'attendris en songeant combien , de leur « simple retraite , Emile et Sophie peuvent répandre de bienfaits « autour d'eux, combien ils peuvent vivifier la campagne, et rani- « mer le zèle éteint de l'infortuné villageois. Je crois voir le peuple «se multiplier, les champs se fertiliser, la terre prendre une « nouvelle parure , la multitude et l'abondance transformer les « travaux en fêtes, les cris de joie et les bénédictions s'élever du « milieu des jeux rustiques autour du couple aimable qui les a ra- « nimés. On traite l'âge d'or de chimère , et c'en sera toujours une « pour quiconque a le cœur et le goût gâtés. Il n'est pas même « vrai qu'on le regrette , puisque ces regrets sont toujours vains. « Que faudrait-il donc pour le faire renaître? Une seule chose, « mais impossible : ce serait de l'aimer.

« Il semble déjà renaître autour de l'habitation de Sophie; « vous ne ferez qu'achever ensemble ce que ses dignes parents « ont commencé. Mais, cher Emile, qu'une vie si douce ne te dé- « goûte pas des devoirs pénibles , si jamais ils te sont imposés ! « souviens-toi que les Romains passaient de la charrue au consu- « lat. Si le prince ou l'État t'appelle au service de la patrie, « quitte tout pour aller remplir dans le poste qu'on t'assigne l'ho- « norabic fonction de citoyen. Si cette fonction t'est onéreuse , il « est un moyen honnête et sur de s'en affranchir : c'est de la « remplir avec assez d'intégrité pour qu'elle ne te soit pas long- « temps laissée. Au reste, crains peu l'embarras d'une pareille « charge ; tant qu'il y aura des hommes de ce siècle , ce n'est pas « toi qu'on viendra chercher pour servir l'État. »

Que ne m'est- il permis de peindre le retour d'Emile auprès de Sophie, et la fin de leurs amours, ou plutôt le commencement de l'amour conjugal qui les unit ! amour fondé sur l'estime qui ilure autant que la vie ; sur les vertus qui ne s'effacent point avec la beauté; sur les convenances des caractères qui rendent le commerce aimable , et prolongent dans la vieillesse le charme de la première union. Mais tous ces détails pourraient plaire sans être utiles; et jusqu'ici je ne me suis permis de détails agréables que ceux dont j'ai cru voir l'utilité. Quilterais-je cette règle à la (in de ma tAche ? Non ; je sens aussi bien que ma plume est lassée. Trop faible pour des travaux do si longue haleine .j'abandonnerais ce-

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li ci, s'il était moins avance : pour ne pas le lait>spr impiiifait, il

-t temps que j'achève.

Paulin je vois naître le plus charmant des jours d'Kmile et le plus

• ureux des miens; je vois couronner mes soins, et je commence

'. fn goûter le fruit. Le digne couple s'unit dune chaine indissu-

ible , leur Uouche prononce et leur cœur confirme des serments

ijui ne seront point vains : ils sont époux. En revenant du temple ,

ils se laissent conduire ; ils ne savent où ils sont , où ils vont ,

f e qu'on fait autour d'eux. Ils n'entendent point, ils ne ré|)ondent

que des mots confus, leurs yeux troublés ne voif^nl plus rien.

0 délire! 6 faiblesse humaine ! le senlin>ent du bonheur écrase

l'homme , il n'est pas assez fort pour le supporter.

Il y a bien peu de gens qui sachent , un jour de mariage , prendre un ton convenable avec les nouveaux époux. La morne décence des uns et le propos léger des autres me semblent également déplacés. J'aimerais mieux qu'on laissât ces jeunes canirs se replier sur eux-mêmes et se livrer à une agitation qui n'est pas sans charme , que de les en distraire si cruellement pour les attrister par une fausse bienséance, ou pour les embarrasser par de mauvaises plaisanteries, qui, dussent-elles leur plaire en tout autre temps , leur sont très-sûrement importunes un pareil jour.

Je vois mes deux jeunes gens, dans la douce langueur qui les trouble , n'écouter aucun des discours qu'on leur tient. Moi , qui veux qu'on jouisse de tous les jours de la vie , leur en iaisserai-je |)ordre un si précieux? Non, je veux qu'ils le' goûtent, qu'ils le savourent, qu'il ait pour eux ses voluptés. Je les arrache à la foule indiscrète qui les accable, et, les menant promener à l'écart, je les rappelle à eux-mêmes en leur parlant d'eux. Ce n'es! pas seulement à leurs oreilles que je veux |)arler, c'est à leurs cœurs ; et je n'ignore pas quel est le sujet unique dont ils peu- \ent s'occuper ce jour-là.

Mes enfants , leur di»-je en les prenant tous deux par la main , il y a trois ans que j'ai vu naître cette flamme vive et pure qui fait votre bonheur aujourd'hui. Elle n'a fait qu'augmenter sans cesse ; je vois dans vos yeux qu'elle est à son dernier degré de véhémence; elle ne |)eut plus que s'affaiblir. Lecteurs, ne voyezvous pas les transports, les emportements, les serments d'Emile, l'air dédaigneux dont Sophie dégage sa main de la mienne , ri les tendres proies! alion> (pie leurs yeux se lout niuluellemehl il«

'oO.

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s'.idocer jusqu'au dernier soupir? Je les laisse faire, et puis je ro* prends.

J'ai souvent pensé que, si l'on pouvait prolonger le bonheur de l'amour dans le mariage , on aurait le paradis sur la terre. Cela ne s'est jamais vu jusqu'ici. Mais si la chose n'est pas tout à fait impossible , vous êtes bien dignes l'un et l'autre de donner un exemple que vous n'aurez reçu de personne , et que peu d'rpoux sauront imiter. Voulez-vous, mes enfants, que je vous diso un moyen que j'imagine pour cela , et que je crois être le seul possible?

Ils se regardent en souriant , et se moquant de ma simplicilc. Emile me remercie nettement de ma recelte, en disant qu'il croit que Sophie en a une meilleure, et que quant à lui,celle-la lui suffit. Sophie approuve, et parait tout aussi confiante. Cependant a travers son air de raillerie je crois démêler un peu île curiosité. J'examine Emile ; ses yeux ardents dévorent les charmes de son épouse ; c'est la seule chose dont il soit curieux, et tous mes propos ne l'embarrassent guère. Je souris à mon tour, en disant en moi-même , Je saurai bientôt te rendre attentif.

La différence presque imperceptible de ces mouvements secrets en marque une bien caractéristique dans les deux sexes , et l)ien contraire aux préjugés reçus : c'est que généralement les hommes sont moins constants que les femmes, et se rebutent plus tôt qu'elles de l'amour heureux. La femme pressent de loin l'inconstance de l'homme, et s'en inquiète'; c'est ce qui la rend aussi plus jalouse. Quand il commence à s'attiédir, forcée à lui rendre pour le garder tous les soins qu'il prit autrefois pour lui plaire, elle pleure, elle s'humilie à son tour, et rarement avec le même succès. L'attachement et les soins gagnent les cœurs , mais ils ne les recouvr'^nt guère. Je reviens à ma recette contre le refroidissement de l'amour dans le mariage.

Elle est simple et facile , reprends-je : c'est de continuer d'être

' En France les femme» se (li'tanlient les premières ; et cela doit être, parée (|ne, ayant pen de tem|K^raincnt , et ne voulant que des hommas^cs, quand un mari n'en rend plus, on se soucie pende sa jvrsonne. Pans les autres pays , au contraire, c'est le mari qui se d<'tache le premier; cela doit être encore, parce q c lc< femmes, fid les mais indisinvtes, en le.<i importimant de leurs d«^irs les d(';;ofttent d'elles. Ces v(;rit&» gi'jH'ral»'* |»cuvent souffrir beaucoup d'exceptions ; je crois m-iintenant que ce sont des vérités générales.

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amants quand on est époux. En effet, dit Emile en riant du secret , elle ne nous sera pas pénible.

Plus pénible k vous qui parlez que vous ne pensez peut-être. Laissez moi , je vous prie , le temps de m'expliquer.

Les nœuds qu'on veut trop serrer rompent. Voilà ce nui arrive à celui du mariage, quand on veut lui donner plus de force qu'il n'en doit avoir. La fidélité qu'il impose aux deux époux est le plus saint de tous les droits ; mais le pouvoir qu'il donne à chacun des deux sur l'autre est de trop. La contrainte et l'amour vont mal ensemble , et le plaisir ne se commande pas. N> rougissez point , ô Sophie ! et ne songez pas à fuir. A Dieu ne plaise que je veuille offenser votre modestie ! mais il s'agit du destin de vos jours. Pour un si grand objet souffrez, entre un époux et un père, des discours que vous ne supporteriez pas ailleurs.

Ce n'est pas tant la possession que l'assujettissement qui rassasie , et l'on garde pour une fille entretenue un bien pms long attachement que pour une femme. Comment a-t-on pu faire un devoir des plti^ (cndres caresses , et un droit des plus doux témoignages de l'amour? C'est le désir mutuel qui fait le droit , la nature n'en connaît point d'autre. La loi peut restreindre ce droit , mais elle ne saurait l'étendre. Li volupté est si douce par ellepiéme ! doit-elle recevoir de la triste génc la force qu'elle n'aura pu tirer de ses propres attraits.' Non, mes enfants; dans le mariage les cœurs sont liés , mais les corps ne sont ix)int asser>'is. Vous vous devez la fidélité , non la complaisance. Chacun des deux ne l>oul être qu'à l'autre , mais nul des deux ne doit être à l'autre qu'autant qu'il lui plait.

S'il est donc vrai , cher Emile , que vous vouliez être l'amanl de votre femme, qu'elle soit toujours votre maltresse et la sienne ; soyez amant heureux, mais respectueux ; obtenez tout de l'amour sans rien exiger du devoir, et que les moindres faveurs ne soient jamais pour vous des droits , mais des grâces. Je sais que la pudeur fuit les aveux formels et demande d'être vaincue ; mais, avec de la délicatesse et du véritable amour, l'amant se trompe-t-il >ur la volonté secrète ? Ignore-t-il quand le cœur et les yeux accordent ce que la bouche feint de refuser .' Que chacun des deux, toujours maître de sa personne et de ses caresses , ail droit de ne les dispenser à l'autre qu'à sa propre volonté. Sou venez- vous toujours que , même dans le mariage, le plaisir n'est légitime que

quand le désir est partage. Ne craignez pas , mes cnfanls , que cette loi vous tienne éloignés ; au contraire , elle vous rendra tous deux plus attentifs à vous plaire , et préviendra la satiété. Bornés uniquement l'un à l'autre , la nature et l'amour vous rapprocheront assez.

A ces propos et d'autres semblables, Emile se fâche, se récrie ; Sophie , honteuse , tient son éventail sur ses yeux , et ne dit rien. Le plus mécontent des deux, peut-être, n'est pas celui qui se plaint le plus. J'insiste impitoyablement : je fais rougir Emile do son peu de délicatesse ; je me rends caution pour Sophie qu'elle accepte pour sa part le traité. Je la provoque à parler; on se doute bien qu'elle n'ose me démentir. Emile , inquiet, consulte les yeux de sa jeune épouse ; il les voit , à travers leur embarras , pleins d'un trouble voluptueux qui le rassure centre le risque de la confiance. Il se jette à ses pieds , baise avec transport la main qu'elle lui tend, et jure que, hors la fidélité promise , il renonce à tout autre droit sur elle. Sois, lui dil-il, chère épouse, l'arbitre de me» plaisirs comme tu l'es de mes jours et de ma destinée. Dût ta cruauté me coûter la vie , je te rends mes droits les plus chers. Je ne veux rien devoir à ta complaisance , je veux tout tenir de ton cœur.

Bon Emile , rassure-toi : Sophie est trop généreuse elle-même pour te laisser mourir victime de ta générosité.

Le soir, prêt à les quitter, je leur dis du ton le plus grave qu'il m'est possible : Souvenez-vous tous deux que vous êtes libres , et qu'il n'est pas ici question des devoirs d'époux ; croyez-moi , point de fausse déférence. Emile , veux-tu venir.' Sophie le permet. Emile, en fureur, voudra me battre. Et vous, Sophie, qu'en dites-vous? faut-il que je l'emmcnc ? La menteuse, en rougissant, dira qu'oui. Charmanf, et doux mensonge , qui vaut mieux que la vérité!

Le lendemain.... L'imagede lafélicité ne flatte plus les hommes ; la corruption du vice n'a pas moins dépravé leur goût que leurs cœurs. Ils ne savent plus sentir ce qui est touchant, ni voir ce qui est aimable. Vous qui , pour peindre la volupté , n'imaginez jamais que d'heureux amants nageant dans le sein des délices , que vos tableaux sont encore imparfaits ! vous n'en avez que la moitié la plus grossière ; les plus doux attraits de la volupté n'y sont point. 0 qui de vous n'a jamais vu deux jeunes époux , unis sous

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