‹ Émile (volume 2)Chapitre 235 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

dTieureux auspices, sortant du lit nuptial, et portant à là fois dans leurs regards languissants et chastes l'ivresse des doux plaisirs qu'ils viennent de goûter, l'aimable sécurité de l'innocence , et la certitude alors si charmante de couler ensemble le reste de leurs jours ? Voilà l'objet le plus ravissant qui puisse être offert au cœur de l'homme ; voilà le vrai tableau de la volupté : vous l'avez vu cent fois sans le reconnaître ; vos cœurs endurcis ne sont plus faits pour l'aimer. Sophie , heureuse et paisible , passe le jour dans les bras de sa tendre mère ; c'est un repos bien doux à prendre, après avoir passé la nuit dans ceux d'un époux.

Le surlendemain j'aperçois déjà quelque changement de scène. Emile veut paraître un peu mécontent : mais, à travers cette affectation , je remarque un empressement si tendre , et même tant de soumission, que je n'en augure rien de bien fâcheux. Pour Sophie , elle est plus gaie que la veille ; je vois briller dans ses yeux un air satisfait ; elle est charmante avec Emile ; elle lui fait presque des agaceries, dont il n'est que plus dépité.

Ces changements sont peu sensibles , mais ils ne m'échappent pas : je m'en inquiète, j'interroge Emile en particulier ; j'apprends qu'à son grand regret , et malgré toutes ses instances , il a fallu faire lit à part la nuit précédente. L'impérieuse s'est hâtée d'user de son droit. On a un éclaircissement : Emile se plaint amèrement, Sophie plaisante ; mais enfin , le voyant prêt à se fâcher tout de l)on , elle lui jette un regard plein de douceur et d'amour, et , m'" serrant la main , ne prononce (jue ce seul mot , mais d'un ton qui va chercher l'àme. L'ingrat! Emile est si bêle qu'il n'entend rie.i à cela. Moi je l'entends ; j'écarte Emile , et je prends à son tour Sophie en particulier.

Je vois , lui dis-je , la raison de ce caprice. On ne saurait avoir plus de délicatesse , ni l'employer plus mal à propos. Chère Sophie , rassurez-vous; c'est un homme que je vous ai donné, ne craignez pas de le prendre pour tel : vous avez eu les prémices de sa jeunesse ; il ne l'a i»rodiguée à personne , il la conservera longtemps pour vous.

« Il faut , ma chère enfant , que je vous explique mes vues dans « lacoliversation que nous eûmes tous trois avant-hier. Vous n'y « avez peut-être aperçu qu'un art de ménager vos plaisirs pour les « rendre durables. 0 Sophie! elle eut un autre objet plus digne « de mes soins. Kn devenant votre époux , fimile est ticvcnu votre

« chef; c'est à vous d'obéir, ainsi l'a voulu la nature. Quand la « femme ressemble à Sophie , il est pourtant bon que l'homme « soit conduit par elle ; c'est encore une loi de la nature ; et c'est « pour vous rendre autant d'autorité sur son cœur que son sexe « lui en donne sur votre personne , que je vous ai faite l'arbitre « de ses plaisirs. Il vous en coûtera des privations pénibles; mais « vous régnerez sur lui si vous savez régner sur vous ; et ce qui « s'est déjà passé me montre que cet art difticile n'est pas au-dcs- « sus de votre courage. Vous régnerez longtemps par l'amour, si « vous rendez vos faveurs rares et précieuses , si vous savez les « faire valoir. Voulez-vous voir votre mari sans cesse à vos pieds, « tenez-le toujours à quelque distance de votre personne. Mais , « dans votre sévérité , mettez de la modestie , et non du caprice ; « qu'il vous voie réservée , et non pas fantasque : gardez qu'en « ménageant son amour vous ne le fassiez douter du vôtre. Faites- « vous chérir par vos faveurs et respecter par vos refus; qu'il « honore la chasteté de sa femme , sans avoir à se plaindre de sa « froideur.

« C'est ainsi, mon enfant , qu'il vous donnera sa confiance , qu'il « écoutera vos avis, qu'il vous consultera dans ses affaires, et ne « résoudra rien sans en délibérer avec vous. C'est ainsi que vous « pouvez le rappeler à la sagesse quand il s'égare , le ramener par « une douce persuasion, vous rendre aimable pour vous rendre « utile , employer la coquetterie aux intérêts de la vertu , et l'a- « mour au profit de la raison.

« Ne croyez pas avec tout cela que cet art même puisse vous « servir toujours. Quelque précaution qu'on puisse prendre , la « jouissance use les plaisirs, et l'amour avant tous les aiilies. Mais « quand l'amour a duré longtemps, une douce habitude en reni- « plit le vide, et l'attrait de la confiance succède aux transports « de la passion. Les enfants forment entre ceux qui leur ont donne « l'être une liaison non moins douce et souvent plus forte que l'a- « mour même. Quand vous cesserez d'être la maîtresse d'Émilo, « vous serez sa femme et son amie , vous serez la more de ses « enfants. Alors, au lieu de votre première réserve, établissez oii- « tre vous la plus grande intimité; plus de lit à part , plus We re- « fus , plus de caprice. Devenez tellement sa moitié , qu'il ne puisse « plus se passer de vous , et que , sitôt qu'il vous quitte , il se sente « loin de lui-même. Vous qui fîtes si bien régner les charmes de

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