LIVRE V
• la vie domestique dans la maison paternelle , faites-les régner « ainsi dans la vôtre. Tout homme qui se plaît dans sa maison « aime sa femme. Souvenez-vous que si votre épcux vit heureux « chez lui , vous serez une femme heureuse.
« Quant à présent , ne soyez pas si sévère à votre amant ; il a
I mérité plus de complaisance , il s'offenserait de vos alarmes; ne « ménagez plus si fort sa santé aux dépens de son bonheur, et jouis- « sezdu votre. Il ne faut point attendre le dégoût ni rebuter le dé- « sir ; il ne faut point refuser pour refuser, mais pour faire valoir « ce qu'on accorde. »
Ensuite, les réunissant , je dis devant elle à son jeune époux :
II faut bien supporter le joug qu'on s'est imposé. Méritez qu'il voa» soit rendu léger. Surtout sacrifiez aux grâces, et n'imaginez pas vous rendre plus aimible en boudant. I^ paix n'est pas difficile à faire , et chacun se doute aisément des conditions. Le traité se signe par un baiser ; après quoi je dis à mon élève : Cher Emile , un homme a besoin toute sa vie de conseil et de guide. J'ai fait de «non mieux pour remplir jusqu'à présent ce devoir envers vous; ici finit ma longue tâche et commence celle d'un autre. J'abdique aujourd'hui l'autorité que vous m'avez conQée , et voici désormais votre gouverneur.
Peu à peu le premier délire se calme , et leur laisse goûter en paix les charmes de leur nouvel état. Heureux amants , dignes époux ! pour honorer leurs vertus , pour peindre leur félicité , il faudrait faire l'histoire de leur vie. Combien de fois , contemplant en eux mon ouvrage, je me sens saisi dun ravissement qui fait palpiter mon cœur 1 combien de fois-je joins leurs mains dans les miennes en l)énissant la Providence , et pou-ssant d'ardents soupirs ! que de baisers j'applique sur ces deux mains qui se serrent I de combien de larmes de joie ils me les sentent arroser ! Ils s'at- Lendrissent à leur tour en partageant mes transports. Leurs respectables parents jouissent encore une fois de leur jeunesse dans celle de leurs enfants ; ils recommencent pour ainsi dire de vivre en eux , ou plutôt ils connaissent pour la première fois le prix de la vie : ils maudissent leurs anciennes richesses , qui les empêchèrent au même âge de goûter un sort si charmant. S'il y a du bonheur mr la terre, <^est dans l'asile où nous vivons qu'il faut le chercher.
Au i)0ut de quelques mois , Emile entre un matin dans ma cham-
bre, et me dit en rn'embrassant : Mon maître, félicitez votre enfant; il espère avoir bientôt l'honneur d'otre père. 0 quels soins vont être imposés à notre zèle , et que nous allons avoir besoin de vous ! A Dieu ne plaise que je vous laisse encore élever le fils, après avoir élevé le père ! A Dieu ne plaise qu'un devoir si saint et si doux soit jamais rempli par un autre que moi , dussé-je aussi bien choisir pour lui qu'on a choisi pour moi-même ! Mais restez le maître des jeunes maîtres. Conseillez-nous, gouvernez-nous , nous serons dociles : tant que je vivrai, j'aurai besoin de vous. J'en ai plus besoin que j.iraais, maintenant que mes fonctions d'homme commencent. Vous avez rempli les vôtres : guidez-moi pour vous imiter ; et reposez-vous , il en est temps. ^