‹ Émile (volume 2)Chapitre 237 sur 240 · LES SOLITAIRES · texte numérisé non relu

LES SOLITAIRES

m- LETTRE PREMIERE.

^Êl J'étais libre , j'étais heureux , ô mon maître ! vous m'aviez fait ^P in cœur propre à goûter le bonheur, et vous m'aviez donné .Sor phie : aux délices de l'amour, aux épanchements de l'amitié , une farnilie naissante ajoutait les charmes de la tendresse paternelle : tout m'annonçait une vie agréable , tout me promettait une douce vi«llesse , et une mort paisible dans les bras de mes enfants. Hélas ! qu'est devenu ce temps heureux de jouissance et d'espérance, où l'avenir embellissait le présent, où mon cœur, ivre de sa joie , s'abreuvait chaque jour d'un siècle de félicité? Tout s'est évanoui comme un songe : jeune encore, j'ai tout perdu, femme , enfants , amis , tout enfin , jusqu'au commerce de mes semblables. Mon cœur a été déchiré par tous ses attachements ; il ne tient plus qu'au moindre de tous , au tiède amour d'une vie sans plaisirs, mais exempte de remords. Si je survis longtemps à mes perte», mon sort est de vieillir et de mourir seul, sans jamais revoir un visage d'homme ; et la seule Providence me fermera les yeux.

En cet état , qui peut m'engager encore à prendre soin de cette triste vie que j'ai si peu de raisons d'aimer ? Des souvenirs , et la cons«)lation d'être dans l'ordre en ce monde , en m'y soumettant tMins murmure aux décrets étemels. Je suis mort dans tout ce qui m'était cher ; j'attends sans impatience et sans crainte que ce qui reste de moi rejoigne ce que j'ai perdu.

Mais vous, mon cher maître , vivez-vous? éles-vous mortel encore sur celte terre d'exil avec votre Emile ; ou si déjà vous habitez avec Sophie la patrie des âmes justes ? Hélas ! où que vous soyez , vous êtes mort pour moi , mes yeux ne vous verront plus , mais mon cœur 8'occu|)eradc vous sans cesse. Jamais je n'ai mieux connu le prix de vos soins qu'après (jm^ Ii dure nécessité m'a si

cruellement fait sentir ses coups et m'a tout ôté , excepté moi. Je suis seul , j'ai tout perdu ; mais je me reste, et le désespoir ne m'a point anéanti. Ces papiers ne vous parviendront pas , je ne puis l'espérer; sans doute ils périront sans avoir été vus d'aucun homme : mais n'importe , ils sont écrits, je les rassemble, je les lie , je les continue , et c'est à vous que je les adresse : c'est à vous que je veux tracer ces précieux souvenirs qui nourrissent et navrent mon cœur ; c'est à vous que je veux rendre compte de moi, de mes sentiments, de ma conduite, de ce cœur que vous m'avez donné. Je dirai tout , le bien , le mal , mes douleurs, mes plaisirs , mes fautes ; mais je crois n'avoir rien à dire qui puisse déshonorer votre ouvrage.

Mon bonheur a été précoce ; il commença dés ma naissance , il devait finir avant ma mort. Tous les jours de mon enfance ont été des jours fortunés , passés dans la liberté , dans la joie, ainsi que dans l'innocence ; jo n'appris jamais a distinguer mes instructions de mes plaisirs. Tous les hommes se rappellent avec attendrissement les jeux de leur enfance : mais je suis le seul peut-être qui ne mêle point à ces doux souvenirs ceux des pleurs qu'on lui fit verser. Hélas ! si je fusse mort enfant, j'aurais déjà joui de la vie , et n'en aurais pas connu les regrets !

Je devins jeune homme, et ne cessai point d'être heureux. Dans l'âge des passions je formais ma raison par mes sens; ce qui sert à tromper les autres fut pour moi le chemin de la vérité. J'appris à juger sainement des choses qui m'environnaient , et de l'intérêt que j'y devais prendre; j'en jugeais sur des prii)cip<>s vrais et simples; l'autorité, l'opinion , n'altéraient point mes jugements. Pour découvrir les rapports des choses entre elles, j'étudiais les rapports de chacune d'elles à moi : par deux termes connus j'apprenais à trouver le troisième : pour connaître l'univers par tout ce qui pouvait m'intéresser, il me suflit de me connaître; ma place assignée , tout fut trouvé.

J'appris ainsi que la première s.-'gesse est de vouloir ce qui est, et de régler son cœur sur sa destinée. Voilà tout ce qui dépend de nous , me disiez-vous ; tout le reste est de nécessité. Celui qui lutte le plus contre son sort est le moins sage et toujours le plus malheureux ; ce quil peut changer à sa situation le soulage moins que !e trouble intérieur qu'il se donne pour cela ne le lonrmenlc. Il réussit rarement, et ne gagne rien à roussir. Mais quel être

LETTRE î. 603

sensible pfut vivre toujours sans passions , sans attachements ? Ce n'est pas un homme; c'est une brute , ou c'est un dieu. Ne pouvant donc me garantir de toutes les affections qui nous lient aux choses, vous m'apprîtes du moins à les choisir, à n'ouvrir mon àme qu'aux plus nobles , à ne l'attacher qu'aux plus dignes objets ; qui sont mes semblables , à étendre pour ainsi dire le moi humain sur toute l'humanité , et à me préserver ainsi des viles po&sions qui le concentrent.

Quand mes sens éveillés par l'âge me demandèrent une compagne , vous épurâtes leur feu par les sentiments ; c'est par l'imagination qui les anime que j'appris à les subjuguer. J'aimais Sophie avant même que de la connaître ; cet amour préservait mon cœur des pièges du vice ; il y portait le goût des choses belles et honnêtes ; il y gravait en traits ineffaçables les saintes lois de la vertu. Quand je vis enQn ce digne objet de mon culte , quand je sentis l'empire de ses charmes , tout ce qui peut entrer de doux , de ravissant dans une âme , pénétra la mienne d'un sentiment exquis que rien ne peut exprimer. Jours chéris de mes premières amours, jours délicieux , que ne pouvez-vous recommencer sans cesse , et remplir désormais tout mon être ! Je ne voudrais point d'autre éternité.

Vains regrets ! souhaits inutiles ! Tout est disparu , tout est dis^ paru sans retour... Après tant d'ardents soupirs j'en obtins le prix ; tous mes vœux furent comblés. Époux et toujours amant , je trouvai dans la tranquille possession un bonheur d'une autre espèce, mais non moins vrai que dans le délire des désirs. Mon maître , vous croyez avoir connu cette fille enchanteresse. 0 combien vous vous trompez I Vous avez connu ma maîtresse , ma femme ; mais vous n'avez pas connu Sophie. Ses charmes de toute espèce éUiient inépuis;ibles, chaque instant semblait les renouveler, et le dernier jour de sa vie m'en montra que je n'avais pas connus.

Déjà père de deux enfants , je partageais mon temps entre une épouse adorée et les chers fruits de sa tendresse ; vous m'aidiez à préparer à mon fils une éducation semblable h la mienne; et ma fille, sous les yeux de sa mère , eût appris à lui ressembler. Toutes mes affaires se bornaient au soin du patrimoine de Sophie : j'avais oublié ma fortune pour jouir de ma félicité. Trompeuse félicité! trois fois j'ai senti ton inconstance. Ton terme n'est qu'ua

point, et lorsqu'on est au comble il faut bientôt décliner. Était-ce par vous , père cruel , que devait commencer ce déclin ? Par quelle fatalité pùtes-vous quitter cette vie paisible que nous menions ensemble.' comment mes empressements vous rebutêrent-ils de moi ? Vous vous complaisiez dans votre ouvrage ; je le voyais , je le sentais, j'en étais sûr. Vous paraissiez heureux de mon bonheur; les tendres caresses de Sophie semblaient flatter votre cœur paternel ; vous nous aimiez , vous vous plaisiez avec nous , et vous nous quittâtes ! Sans votre retraite je serais heureux encore; mon fils vivrait peut-être, ou d'autres mains n'auraient point fermé ses yeux. Sa mère , vertueuse et chérie , vivrait ellemême dans les bras de son époux. Retraite funeste qui m'a livré sans retour aux horreurs de mon sort ! Non , jamais sous vos yeux le crime et ses peines n'eussent approché de ma famille ; en l'abandonnant vous m'avez fait plus de maux que vous ne m'aviez fait de biens en toute ma vie.

Bientôt le ciel cessa de bénir, une maison que vous n'habitiez plus. Les maux , les afflictions se succédaient sans relâche. Eu peu de mois nous perdîmes le père , la mère de Sophie , et enfin sa fille , sa charmante fille qu'elle avait tant désirée , qu'elle idolâtrait , qu'elle voulait suivre. A ce dernier coup sa constance ébranlée acheva de l'abandonner. Jusqu'à ce temps , contente et paisible dans sa solitude , elle avait ignoré les amertumes de la vie ; elle n'avait point armé contre les coups du sort cette âme sensible , et facile à s'affecter. Elle sentit ces pertes comme on sent ses premiers malheurs : aussi ne furent-elles que les commencements des nôtres. Rien ne pouvait tarir ses pleurs : la mort de sa lille lui lit sentir plus vivement celle de sa mère ; elle appelait sans cesse l'une ou l'autre en gémissant ; elle faisait retentir de leurs noms et de ses regrets tous les lieux où jadis elle avait reçu leurs innocentes caresses ; tous les objets (jui les lui rappelaient aigrissaient ses douleurs. Je résolus de l'éloigner de ces tristes lieux. J'avais dans la capitale ce qu'on appelle des affaires, et qui n'en avaient jamais été pour moi jusqu'alors : je lui proposai d'y suivre une amie qu'elle s'était faite au voisinage , et qui était obligée de s'y rendre avec son mari. Elle y consentit , pour ne |)oint se séprer de moi , ne pénétrant pas mon motif. Son affliction lui était trop thère pour chercher à la calmer. Partager ses regrets , pleurer avec clic , était la seule consolaliou qu'on pût lui donner.

En approchant de la capitale , Je me scntU frappé d'une impre»-

^lon funeste que je n'avais jamais éprouvée auparavant. Les plus

ristes pressentiments s'élevaient dans mon sein : tout ce que j'a-

' lis \-u , tout ce que vous m'aviez dit des grandes villes , me faisait

! ombler sur le séjour de celle-ci. Je m^ef frayais d'exposer une

iiiion si pure à tant de dangers qui pouvaient l'altérer. Je frémis-

- lis , en regardant la triste Sophie , de songer que j'entrainais moi-

n'me tant de vertus et de charmes dans ce gouffre de préjugés et

• vices où vont se perdre de toutes parts l'innocence et le bonheur.

0[)endant, sur d'elle et de moi , je méprisais cet avis de la

iiidence, que j^e prenais pour un vain pressentiment; en m'en

issant tourmenter je le traitais de chimère. Mêlas! je n'imagi-

iis |Ws le voir sitôt et si cruellement justifié. Je ne songeais

-iiiTcquejc n'alLiis pas chercher le péril dans la capiLile , mais

qu d m'y suivait.

Comment vous parier des deux ans que nous passâmes dans M'iîe fatale ville, et de l'effet cruel que fit sur mon àmc et sur mon sort ce séjour empoisonné? Vous avez trop su ces tristes cal.i<>trophes, dont le souvenir, eflacé dans des jours plus heureux» vient aujourd'hui redoubler mes regrets en me ramenant à leur source. Quel changement produisit en moi ma complaisance pour des liaisons trop aimables que l'habitude commençait à tourner ea amitié I Comment l'exemple et riiuit,ition , contre lesquels vous aviez si bien armé mon cœur, l'aroenèrent-ils insensiblement à ces goûts frivoles que, plus jeune, j'avais su détlaigner.' Qu'il est différent de voir les choses distrait par d'autres objets , ou seulement occupé de ceux qui nous frappent ! Ce n'était plus le temps ou mon imagination échauffée ne cherchait que So|)hie, el rebutait tout ce qui n'était pas elle. Je ne la cherchais plus , je Ut pos- »éti.iis , et son charme embellissait alors autant les objets qu'il les avait défigurés dans ma première jeunesse. .Mois bientôt ces mêmes objets affaiblirent mes goùls en les partageant. Usé peu à peu sur tous ces amusements frivoles, mon ro;ur perdait iusensiblement son premier ressort, el devenait incapable de chaleur et de force : yerrais avec inquiétude d'un plaisir à L'autre ; je cherchais tout et je m'ennuyais de tout ; je ne me plaisais qu'où je n'étais |>as, etm'étourdis>ai» pour m'ainu^er. Je sentais une révolution dont je ne voulais punit me convaincre ; je ne me laissais pas lo temps de reulrer en moi, crainte de oe m'y plus retrouver. Tous.

SL

606 EMILL ET SOPHIE.

mes adachcmcnts s'étaient relâches , tontes mes affections s'étaient alliôdies : j'avais mis un jargon de sentiment et de morale à la place de la réalité. J'étais un homme galant sans tendresse, un stoïcien sans vertus , un sage occupé de folies ; je n'avais plus de votre Emile que le nom et quelques discours. Ma franchise , ma liberté, mes plaisirs, mes devoirs, vous, mon fils, Sophie elle-même, tout ce quijadis animait, élevait mon esprit et faisait la plénitude de mon existence , en se détachant peu à peu de moi semblait m'en détacher moi-même, et ne laissait plus dans mon àme affaissée qu'un sentiment importun de vide et d'anéantissement. Enfin je n'aimais plus, ou croyais ne plus aimer. Ce feu terrible, qui paraissait presque éteint, couvait sous la cendre, pour éclater bientôt avec plus de fureur que jamais.

Changement cent fois plus inconcevable ! Comment relie qui faisait la gloire et le bonheur de ma vie en (it-clle la honte et le désespoir.' Comment décrirais-je un si déplorable égarement? Non , jamais ce détail affreux ne sortira de ma plume ni de ma bouche ; il est trop injurieux à la mémoire de la plus digne des femmes, trop accablant, trop horrible à mon souvenir, trop décourageant pour la vertu ; j'en mourrais cent fois avant qu'il fut achevé. Morale du monde, pièges du vice et de l'exemple, trahisons d'une fausse amitié , inconstance et faiblesse humaine , qui de nous est à votre éjjreuve ? Ah ! si Sophie a souillé sa vertu , quelle femme osera compter sur la sienne.' Mais de quelle trempe unique dut être une àme qui put revenir de si loin à tout ce qu'elle fut auparavant !

C'est de vos enfants régénérés que j'ai à vous parler. Tous leurs égarements vous ont été connus : je n'en dirai que ce qui tient à leur retour h eux-mêmes, et sert à lier les événements.

Sophie consolée, ou plutôt distraite par son amie et par les sociétés où elle l'entraînait, n'avait plus ce goût décidé pour la vie privée et pour la retraite : elle avait oublié ses pertes et presque ce qui lui était resté. Son fils , en grandissant , allait devenir moins dépendant d'elle , et déjà la mère apprenait à s'en passer. Moi-même je n'étais |)lus son fimile , je n'étais cpie son mari ; et le mari d'une honnête femme, dans les grandes villes, est un homme avec qui l'on garde en public toutes sortes de bonnes manières , n)ais qu'on Me voit point en particulier. Longtemps nos coteries furent ha mêmes. Elles changèrent insensiblement. Chacun des doux [ten

sait à se mettre à son aise loin de la personne qui avait droit d'inspection sur lui. Nous n'étions plus un, nous étions deux : le ton du monde nous avait divisés , et nos cœurs ne se rapprochaient plus; il n'y avait que nos voisins de campagne et amis de ville qui nous réunissent quelquefois. La femme , après m'avoir fait souvent des agaceries auxquelles je ne résistais pas toujours sans peine , se rebuta , et s' attachant tout à fait à Sophie en devint inséparable. Le mari vivait fort lié avec son épouse, et par conséquent avec la mienne. Leur conduite extérieure était régulière et décente; mais leurs maximes auraient dû m'effrayer. Leur bonne intelligence venait moms d'un véritable attachement que d'une indifférence commune sur les devoirs de leur état. Peu jaloux des droits qu'ils avaient l'un sur l'autre, ils prétendaient s'aimer beaucoup plus en se passant tous leurs goûts sans contrainte, et ne «'offensant point de^i'en être pas l'objet. Que mon mari vive heureux , sur toute chose, disait la femme ! Que j'aie ma femme pour amie, je suis content, disait le mari. Nos sentiments, poursuivaientils, ne dépendent pas de nous , mais nos procédés en dépendent : chacun met du sien tout ce qu'il peut au bonheur de l'autre. Peuton mieux aimer ce qui nous est cher que de vouloir tout ce qu'il désire.» On évite la cruelle nécessité de se fuir.

Ce système ainsi mis à découvert tout d'un coup nous eût fait horreur. Mais on ne sait pas combien les cpanchements de l'amitié font passer de choses qui révolteraient sans elle; on ne sait pas combien une philosophie si bien adaptée aux vices du cœur humain, une philosophie qui n'offre, au lieu des sentiments qu'on n'est plus maître d'avoir, au lieu du devoir caché qui tourmente et qui ne profite à personne , que soins , procédés , bienséances , attentions , que franchise, liberté , sincérité, confiance; on ne sait pas, dis-je , combien tout ce qui maintient l'union entre les personnes, quand les cœurs ne sont plus unis , a d'attrait pour les meilleurs naturels , et devient séduisant sous le masque de la sagesse : la raison même aurait peine à se iléfendre, si la conscience ne venait au secours. C'était là ce qui maintenait entre Sophie et moi la honto de nous montrer un empressement que nous n'avions plus. Le couple qui nous avait subjugués s'outrageait sans contrainte, et croyait s'aimer : mais un ancien respect l'un pour l'autre , que nous ne pouvions vaincre , nous forçait à notis fuir pour nous outrager. En paraissant nous être mutijellcnient à charge, nous étions plus

-^08 l'MILE Eï SOPHIE,

près (le nous lôiinir qti'eux qui ne se quiltaient point. Cesser de s'éviter quaml on s'offense, c'est être surs de ne se rapprocher jamais.

Mais au moment où l'cloignement entre nous était le plus marqué tout changea de la manière la plus bizarre. Tout à coup Sophie devint aussi sédentaire et retirée qu'elle avait élé dissipée jusque alors. Son humeur, qui n'était pas toujours égale, devint constamment triste et sombre. Enfermée depuis le matin jusqu'au soir dans sa chambre, sans parler, sans pleurer, sans se soucier de personne , elle ne pouvait souffrir qu'on l'interrompit. Son amie elle-même lui devint insupportable; elle le lui dit , et la reçut mal sans la rebuter ; elle me pria plus d'une fois de la délivrer d'elle. Je lui fis la guerre de ce caprice, dont j'accusais un |)cu de jolousie ; je le lui dis même un jour en plaisantant. Non , monsieur, je ne suis point jalouse, me dit-elle d'un air froid et résolu; mais j'ai celle femme en horreur : je ne vous demande qu'une grâce, c'est que je ne la revoie jamais. Frappé de ces mots, je voulus savoir la raison de sa haine : elle refusa de répondre. Elle avait déjà fermé sa porte au mari; je fus obligé de la fermer à la femme , et nous ne les vîmes plus.

Cependant sa tristesse continuait , et devenait inquiétante. Je commençai de m'en alarmer : mais comment en savoir la cause , (ju'elle s'obstinait à taire ? Ce n'était pas à cette âme fière qu'on en |)ouvail imposer par l'autorité. Nous avions cessé depuis si longtemps d'être les confidents l'un de l'autre , que je fus peu surpris (fu'elle dédaignât de m'ouvrir son cœur : il fallait mériter cette confiance; et, soit que sa touchante mélancolie eût réchauffé le mien, soit qu'il fût moins guéri qu'il n'avait cru l'être, je sentis (Iti'il m'en coûtait peu pour lui rendre des soins avec lesquels j'espérais vaincre enliu son silence.

Je ne le quittais plus : mais j'eus beau revenir à elle cl marquer ce retour par les plus tendres empressements, je vis avec douleur «pie je n'avançais rien. Je voulus rétablir les droits d'époux, trop négligés depuis longtemps ; j'éprouvai la plus invincible résistance. Ce n'étaient plus ces refus agaçants , faits pour donner un nouveau prix à ce qu'on accorde ; ce n'étaient |>as non plus de ces refus tendres, modestes , mais absolus , qui m'enivraient d'amour et qu'il fallait pourtant respecter : c'étaient les refus sérieux ti'uiie volonté décidée, qui s'indigne qu'on puisse douter d'elle. Ell«

me rappelait avec force les engagements pris jadis en votre présence. Quoi qu'il en soit de moi, disait-elle, vous devez vous estimer vous-même et respecter à jamais la parole d'Emile. Mes torts ne vous autorisent point à violer vos promesses. Vous pouvez me punir, mais vous ne pouvez me contraindre ; et soyez sûr que je ne le souffrirai jamais. Que répondre.' que faire , sinon tâcher de la fléchir, de la toucher, de vaincre son obstination à force de persévérance? Ces vains efforts irritaient à la fois mon amour et mon amour-propre. Les difficultés enflammaient mon cœur, et je me faisais un point d'honneur de les surmonter. Jamais peut-élre, après di.x ans de mariage , après un si long refroidissement , la passion d'un époux ne se ralluma si brûlante et si vive ; jamais , durant mes premières amours, je n'avais tant versé de pleurs à ses pieds : tout fut inutile , elle demeura inébranlable.

J'étais aussi surpris qu'arfligé, sachant bien que cette dureté de cœur n'était pas dans son caractère. Je ne me rebutai pas ; ek si je ne vainquis pas son opiniâtreté , j'y crus voir enfin moins de sécheresse. Quelques signes de regret et de pitié tempéraient l'aigreur de ses refus : je jugeais quelquefois qu'ils lui coulaient; ses yeux éteints laissaient loml>er sur moi quelques regards non moins tristes, mais moins farouches, et qui semblaient portés à l'attendrissement. Je pensai que la honte d'un caprice aussi outré l'empêchait d'en revenir, qu'elle le soutenait faute de pouvoir l'excuser , et qu'elle n'attendait peut-être qu'un peu de coutrainle |)our paraître céder à la force ce qu'elle n'osait plus accorder de l)on gré. Frappé d'une idée qui flattait mes désirs , je m'y livre avec complaisance : c'est encore un égard que je veux avoir pour elle , de lui sauver l'embarras de se rendre après avoir si longtemps résiste.

Un jour qu'entrainé par mes transports je joignais aux plus tendres supplications les plus ardentes caresses , je la vis émue ; je voulus achever ma victoire. Oppressée et palpitante, elle était prêle à succomber ; quand tout à coup changeant de ton , de maintien, de visage, elle me repousse avec une promptitude, avec une violence incroyable, et, me regardant d'un œil que la fureur et le désespoir rendaient effrayant : Arrêtez , Emile, me dit-elle, et sachez que je ne vous suis plus rien : un autre a souillé votre lit, je suis enceinte; vous ne me toucht-rez de ma vie. El sur-lcrhnmp elle s'élance avec impétuosité dans son cabinet , dont elle ferme la |^>rl« war elle.

Je demeore écrasé....

Mon maître , ce n'est pas ici l'histoire des événements de ma vie ; ils valent peu la peine d'être écrits : c'est l'histoire île me» passions, de mes sentiments , de mes idées. Je dois m'étendre sur la plus terrible révolution que mon cœur éprouva jamais.

Les grandes plaies du corps et de l'àme ne saignent pas à l'instant qu'elles sont faites, elles n'impriment pas sitôt leurs plus vives douleurs ; la nature se recueille pour en soutenir toute l.i violence, et souvent le coup mortel est porté longtemps avant que la blessure se fasse sentir. A cette scène inattendue, à ces mois que mon oreille semblait repousser, je reste immobile, anéanti; mes yeux se ferment , un froid mortel court dans mes veines ; sans être évanoui je sens tous mes sens arrêtés , toutes mes fonctions suspendues; mon àme bouleversée est dans un trouble uni\ ersel, semblable au chaos de la scène au moment qu'elle change, au moment que tout fuit et va prendre un nouvel aspect.

J'ignore combien de temps je demeurai dans cet état , à genoux comme j'étais, et sans oser presque remuer, de peur de m'assurer que ce qui se passait n'était point un songe. J'aurais voulu que cet étourdissement eût duré toujours. Mais enlin , réveillé malgré moi, la première impression que je sentis fut un saisissement d'horreur pour tout ce qui m'environnait. Tout à coup je me lève , je m'élance hors de la chambre , je franchis l'escalier sans rien voir, sans rien dire à personne ; je sors , je marche à grands pas , je m'éloigne avec la rapidité d'un cerf qui croit fuir par sa vitesse le trait qu'il porte enfoncé daus son flanc.

Je cours ainsi sans m'arréter, sans ralentir mon pas, jusque dans un jardin public. L'aspect du jour et du ciel m'était à charge ; je cherchais l'obscurité sous les arbres : enfin , me trouvant hors il" haleine , je me laissai tomber à demi-mort sur un gazon. . . Oii suis-je ? que suis-je devenu ? qu'ai-je entendu ? quelle catastrophe ! Insensé, quelle chimère as-tu poursuivie? Amour, honneur, foi, vertus, où étes-vous? La sublime, la noble Sophie n'est qu'une infAme ! Cette exclamation que mon transport fit éclater fut suivie d'un tel déchirement de cœur, qu'oppressé par les sanglots , je ne pouvais ni respirer ni gémir : sans la rage et l'emportement qui succédèrent , ce saisissement m'eût sans doute étouffé. Oh qui pourrait démêler, exprimer cette confusion de sentiments divers que la honte, l'amour, la fureur, les regrets, l'altendrisscracnt, la jalousie, l'affreux désespoir, nie lircnl éprouver ù la fois?

Non , cette situation , ce tumulte ne peut se décrire. L'épaiiouLsscmenl (le rexlréme joie , qui d'un mouvement uniforme sembk* étendre et raréfier tout notre être , se conçoit , s'imagine aisément. Mais quand l'excessive douleur rassemble dans le sein d'un misérable toutes les furies des enfers ; quaud mille tiraillements opposés le déchirent sans qu'il puisse en distinguer un seul ; quand il se sont mettre en pièces par cent forces diverses qui l'entrainent en sens contraire , il n'est plus un , il est tout entier à chaque point de douleur, il semble se multiplier pour souffrir. Tel était mon état, tel il fut durant plusieurs heures. Comment en faire le tableau.'Je ne dirai pas en des volumes ce que je sentais à chaque instant. Hommes heureux , qui, dans une àme étroite et dans un cœur tiède , ne connaissez de revers que ceux de la fortune , ni de passions qu'un vil intérêt , puissiez-vous traiter toujours cet horrible état de chimère , et n'éprouver jamais les tourments cruels que donnent de plus dignes attachements , quand ils se rompent , aux cœurs faits pour les sentir !

Nos forces MUit bornées , et tous les transports violents ont des intervalles. Dans un de ces moments d'épuisement où la nature reprend haleine pour souffrir, je vins tout à coup à penser à ma jeunesse , à vous , mon maître , à mes leçons ; je vins à penser que j'étais homme; et je me demande aussitôt : Quel mal ai-je reçu dans ma personne.' quel crime ai-je commis Pqu'ai-je perdu de moi.' Si dans cet instant , tel que je suis , je tombais des nues pour commencer d'exister, serais-je un être malheureux? Cette réflexion, plus prompte que l'éclair, jeta dans mon àme un instant de lueur que je reperdis bientôt , mais qui me suffit pour me reconnaître. Je me vis clairement à ma place ; et l'usage de ce moment de raison fut de m'apprendre que j'étais incapable de raisonner. L'horrible agitation qui régnait dans mon àme n'y laissait à nul objet le temps de se faire apercevoir : j'étais hors d'état de rien voir, de rien comparer, de délibérer, de résoudre, de juger de rien. C'était donc me tourmenter vainement que de vouloir rêver à ce que j'avais à faire , c'était sans fruit aigrir mes peines , et mon seul soin devait être de gagner du temps pour raffermir mes sens et rasseoir mon imagination. Je crois que c'est le seul parti que vous auriez pu prendre vous-même, si vous eussiez été là pour me guider.

Résolu de laiwer exhaler la fougue des transports que je ne pouvais vaincre , je m'y livre avec une furie empreinte de je ne sais

•OVi EMILE ET SOPHIE.

quello volu|)l('' , romnrK' ayant mis ma douleur à son aise. Je me lève avec précipilalion ; je me mets à marcher comme auparavant, sans suivre de route déterminée : je cours, j'erre de part et d'autre, j'atiandonne mon corps à toute l'agitation de mon cœur; j'en suis les impressions sans contrainte ; je me mets hors d'haleine; et , mêlant mes soupirs tranchants à ma respiration gênée , je me sentais quelquefois prêt à suffoquer.

Les secousses de cette marche précipitée semblaient m'étourdir et me soulager. L'instinct dans les passions violentes dicte des cris , des mouvements , des gestes , qui donnent un cours aux esprits, et font diversion à la passion : tant qu'on s'agite on n'est qu'emporté ; le morne repos est plus à craindre, il est voisin du désespoir. Le même soir je lis de cette différence une épreuve pres- (jue risible , si tout ce qui montre la folie et la misère humaine devait jamais exciter à rire quiconque y peut être assujetti.

Après mille tours et retours faits sans m'en être aperçu , je rac trouve au milieu de la ville, entouré de carrosses , à l'heure dos spectacles, et dans une rue où il y en avait un. J'allais être écrasé dans l'embarras, si quelqu'un, me tirant par le bras, ne m'eut averti du danger. Je me jette dans une porte ouverte ; c'était un Tafé ; j'y suis accosté par des gens de ma connaissance ; on me parle, on m'entraine je ne sais où. Frappé d'un bruit d'instruments et d'un éclat de lumières , je reviens à moi, j'ouvre les yeux , je regarde : je me trouve dans la salle du spectacle un jour de première représentation , pressé par la foule , et dans l'impuissance de sortir.

Je frémis ; mais je pris mon parti. Je ne dis rien , je me tins tranquille , quelque cher que me coûtât cette apparente tranquillité. On fit beaucoup de bruit , on parlait beaucoup, on me priait : n'entendant rien , que pouvais-je répondre ? Mais un de ceux qui m'avaient amené ayant par hasard nommé ma femme, à ce nom funeste jo lis un cri perçant qui fut oui de toute l'assemblée et causa quelque rumeur. Je me remis prom|iteraent , et tout s'apaisa. Cependant, ayant attiré par ce cni l'attention de ceux qui m'environnaient, je cherchai le moment de m'évader, et, m'approchant peu à peu de la porte , je sortis enfin avant qu'on eut achevé.

En entrant dans la rue, cl retirant machinalement ma main (jue j'avais retenue dans mon sein durant toute la représentation , je

LETTRK I. êl3

vis «TICS doigts pleins de sang , cl j'en crus sonlir couler sur mx poitrine. J'ouvre mon sein , je ref;arde , je le trouve simglant et ir-chiré comme le coeur qu'il enfermait. On peut petiser qu'un -pcctateur tranquille à ce prix n'cfail pas fort bon juge de la pièce qu'il venait d'entendre.

Je me hâtai de fuir , tremblant cfclre encore rencontré. La nuit ; i\ orisail mes courses ; je me remis à [mrcourir les rues , comme pour me dédommager de la contrauite que je venais d'éprouver : >^ marchai plusieurs heures sans me rejwser un moment ; enfin, le pouvant presque plus me soutenir, et me trouvant près de mon quartier , je rentre chez moi , non sans un affreux battement de canir ; je demande ce que fait mon fils ; on me dit qu'il dort : je me tais et soupire : mes gens veulent me parler ; je leur impose silence : je me jette sur un lit , ordonnant qu'on s'aille coucher. Apres quelques heures d'un repos pire que l'agitation d* la veille, je me lève avant le jour ; et , traversant sans bruit les appartements, j'approche de la chambre de Sophie : là, sans pouvoir me retenir , je vais avec la plus détestable lâcheté cou\Tir de cent baisers et baigner d'un torrent de pleurs le seuil de sa porte ; puis , m'échappant avec la crainte et les précautions d'un coupable , je sors doucement du logis, résolu de n'y rentrer de mes jours.

Ici finit ma vive mais courte folie , et je rentrai dans mon bon sens. Je crois même avoir fait ce que j'avais dû faire en cédant d'abord à la passion que je ne pouvais vaincre , pour pouvoir la ;;(juvemcr ensuite, après lui avoir laissé quel(|ue essor. Le mouvement que je venais de suivre m'ayant disposé a l'attendrissement, la rage qui m'avait transporté jusqu'alors fit place à la tristesse , ••l je commençai à lire assez au fond de mon cœur pour y voir L'r.ivée en traits ineffaçables la plus profonde affliction. Je marclir.is cependant ; je m'éloignais du heu redoutable moins rapidement que la veille , mais aussi sans faire aucun détour. Je sortis de la ville ; et , prenant le premier grand chemin , je me mis à l«! suivre d'une démarche lente et mal as.surée , qui marquait la défaillance et l'abattement. A mesure que le jour croissant éclairait les objets , je croyais voir un autre ciel , tme autre terre , un aiilKtinivers : tout étiit changé pour moi. Je n'étais plus le niénie que la veille , ou plutôt je n'étais plus; c'était ma propre mort que j'avais à pleurer. 0 combien de délicieux souvenirs vinrent nofy>. — tvii t.. 63

014' ÉMiLii i:t sopim:.

assiéger mon coiur scnu de délrossc, et le forcer de s'ouvrir à leurs douces images pour le nr»yer de vains regrets? Toutes mes jouissances passées venaient aigrir le sentiment de mes pertes, et me rendaient plus de tourments qu'elles ne m'avaient donné de volnj)lés. Ah! qui est-ce qui connaît le contraste affreux de sauter tout d'un coup de l'excès du bonheur à l'excès de la misère , et de franchir cet immense intervalle sans avoir un moment pour s'y préparer ? Hier , hier même , aux pieds d'une épouse adorée , j'étais le plus heureux des cires ; c'était l'amour qui m'asservissail a ses lois, qui me tenait dans sa dépendance; son tyraiinique pouvoir était l'ouvrage de ma tendresse, et je jouissais même de ses rigueurs. Que ne m'était-il donné de passer le cours des siècles dans cet état trop aimable , à l'estimer , la respecter , la chérir , à gémir de sa tyrannie , à vouloir la fléchir sans y parvenir jamais; à demander, implorer, supplier, désirer sans cesse , et j.v mais ne rien obtenir ! Ces temps , ces temps charmants de retour attendu , d'espérance trompeuse, valaient ceux mêmes où je la possédais. Et maintenant haï , trahi , déshonoré , sans espoir, sans ressource , je n'ai pas même la consolation d'oser former des souhaits... Je m'arrêtais, effrayé d'horreur, à l'objet qu'il fallait substituer à celui qui m'occupait avec tant de charmes. Contempler Sophie avilie et méprisable! quels yeux pouvaient souffrir cette profanation ? Mon plus cruel tourment n'était pas de m'occuper de ma misère, c'était d'y mêler la honte de celle qui l'avait causée. Ce tableau désolant était le seul que je ne pouvais supporter.

La veille , ma douleur stupide et forcenée m'avait garanti de cette affreuse idée ; je ne songeais à rien qu'à souffrir. Mais , a mesure que le sentiment de mes maux s'arrangeait pour ainsi dire au fond de nion cœur, forcé de remonter à leur source, je me retraçais malgré moi ce fatal objet. Les mouvements qui m'étaient échappés en sortant ne mar(|uaient que trop l'indigne penchant qui m'y inmcnnif. La haine que je lui devais me coûtait moins que le dédain qu'il y fallait joindre ; et ce qui me déchirait le plus cruellement n'était pas tant de renoncer à elle que d'être forcé de la mépriser.

.Mes premières réflexions sur elle furent amères. Si l'infidélité d'une femme ordinaire est un crime, (|uol nom fallait-il donnera kl sicnno? Lésâmes viles ne s'abaissent point en faisant des bas-

LETffŒ I. 615

«scssi-s, elles restent dans leur état ; il n'y a |>oint pour elles d'ignominie, parce qu'il n'y a point d'élévation. Les adultères des femmes du monde ne sont que des galanteries , mais Sophie adultère ■>st le plus odieux de tous les monstres : la distance de ce qu'elle est à ce qu'elle fut est immense ; non , il n'y a point d'abaissement , point de crime pareil au sien.

Mais moi , reprenais-je , moi qui l'accuse , et qui n'en ai que trop le droit, puisque c'est moi qu'elle offense, puisque c'est à moi que l'ingrate a donné la mort , de quel droit osé-je la juger ^i sévèrement avant de m'étre jugé moi-même, avant de savoir 't? que je dois me reprocher de ses torts ! Tu l'accuses de n'être l'Ius la même ! 0 Emile ! et toi, n'as tu point changé.* Combien je

I ai vu dans cette grande ville différent près d'elle de ce que tu fus l>dis! Ah! son inconstance est l'ouvrage de la tienne. Elle avait juré de t'ètre fidèle; et toi, n'avais-tu pas juré de l'adorer toujours ? Tu l'abandonnes , et tu veux qu'elle te reste ! tu la méprises , et tu veux en être toujours 'nonoré ! C'est ton refroidissement , ton oubli , ton indifférence , qui t'ont arraché de son cœur.

II ne faut point cesser d'être aimable quand on veut être toujours aimé. Elle n'a violé ses serments qu'à ton exemple ; il fallait ne la pjint négliger, et jamais elle ne t'eut trahi.

Quels sujets de plainte t'a-t-elle donnés dans la retraite où tu l'as trouvée, et où tu devais toujours la laisser ? Quel attiédisscinent as-tu remarqué dans sa tendresse? Est-ce elle qui t'a prié de la tirer de ce lieu fortuné? Tu le sais, elle l'a quitté avec le plus mortel regret. Les pleurs qu'elle y versait lui étaient plus doux que les folâtres jeux de la ville. Elle y pssait son innocente vie à faire le l)onheur de la tienne : mais elle t'aimait mieux que sa propre tranquillité. .Après l'avoir voulu retenir, elle quitta tout |)our te suivre. C'est toi qui du sein de la paix et de la vertu l'entrainns dans l'abime de vices et de misères ou lu t'es toi-même précipité. Hélas ! il n'a tenu qu'à toi seul qu'elle ne fût toujours sage, et qu'elle ne te rendit toujours heureux.

O Emile ! tu l'as perdue ; tu dois le hair et la plaindre , mais fjiiel droit as-tu de la mépriser? Es-tu resté toi-même irréprochable ' I^ monde n'a-t-il rien pris sur tes mœurs ? Tu n'as point parlajjé son intidélitc, mais ne l' as-tu pas excusée en cessant d'honorer la vertu? Nel'as-tu pas excitée en vivant dans des lieux où tout ce qui est honnête est en dérision , où les femmes rougir.^ient

d'être chastes , où le seul prix des vertus de leur sexe est la rai^ lerie et rincrédulité ? La foi que tu n'as point violée a-t-elle été exposée aux mémos risques? As-tu reçu comme elle ce tempérament de feu qui fait les grandes faiblesses ainsi que les grandes vertus P As-tu ce corps trop formé par l'amour, trop expose aux périls par ses charmes, et aux tentations par ses sens' 0 que le sort d'une telle femme est à plaindre! Quels combats n'a-t-elle point à rendre, sans relâche, sans cesse, contre autrui , contre elle-même ! quel courage invincible , quelle opiniâtre résistance, quelle héroïque fermeté, Itii sont nécessaires! que de dangereuses victoires n'a-t-el!c pas à remporter tous les jours , sans autre témoin de ses triomphes que le ciel et son propre cœur ! Et , après tant de belles années ainsi passées à souffrir, combattre et vaincre incessamment , un instant de faiblesse, un seul instant de relâche et d'oubli, souille à jamais cet'e vie irréprochable , et déshonore tant de vertus ! Femme infortunée ! hélas! un moment d'égarement fait tous les malheurs et les miens. Oui , son cœur est resté pur , tout me l'assure : il m'est trop connu pour pouvoir m' abuser. Eh ! qui sait dans quels pièges adroits les perfides ruses d'une femme vicieuse et jalouse de ses vertus ont pu surprendre son innocente simplicité? N'ai-je pas vu ses regrets, son repentir dans ses yeux? n'est-ce pas sa tristesse qui m'a ramené moi-même à ses pieds ? n'est-ce pas sa louchante douleur qui m'a rendu toute ma tendresse? Ah! ce n'est pas là la conduite artificieuse d'une infidèle qui trompe son mari et qui se complaît dans sa trahison.

Puis , venant ensuite à réfléchir plus en détail sur sa conduite et sur son étonnante déclaration, que ne sentais-jc point en voyant cette femme timide et modeste vaincre la honte par la franchise , rejeter une estime démentie par son cœur, dédaigner de conserver ma confiance et sa réputation en cachant une faute que rieu ne la forçait d'avouer , en la couvrant des caresses qu'elle a rejetées, et craindre d'usurper ma tendresse de père pour un enfant qui n'était pas de mon sang! (Jnello force n'admirais-je jws dans cette invincible hauteur de courage , (|ui , même au prix de l'honneur et de la vie , ne pouvait s'abaisser à la fausseté , et portait jusque dans le crime l'intrépide audace de la vertu! Oui, me disais-je avec un applaudissement secret, au sein méa;«de l'ignominie cotte àmo forte conserve oncoro tout son ressoj-t ;

LETTRE I. ei7

elle csl coupable sans élrc vile ; elle a pu coinmcitre uu crime , mais non pas une lâcheté.

C.'est ainsi que peu à peu le penchant de mon cœur me ramenait en sa faveur à des jugements plus doux et plus supportables. Sans la juslilier je l'excusais; sans pardonner ses outrages j'approuvais ses bons procédés. Je me complaisais dans ces sentiments. Je ne pouvais me défaire de tout mon amour; il eût clé trop cruel de le conserver sans estime. Sitôt que je crus lui en devoir encore , je sentis un soulagement inespéré. L'homme est trop faible pour pouvoir conserver longtemps des mouvement» extrêmes. Dans l'excès même du désespoir, la Providence nous ménage des consolations. Malgré l'horreur de mon sort, je sentais une sorte de joie à me représenter Sophie estimable et malheureuse; j'aimais à fonder ainsi l'intérêt que je ne jK)uvais cesser de prendre à elle. Au lieu de la sèche douleur qui me consumait auparavant , j'avais la douceur de m'attendrir jusqu'aux larmes. Elle est perdue à jamais pour moi, je le sais, me disais-je; mais du moins j'oserai penser encore à elle , j'oserai la regretter, j'oserai quelquefois encore gémir et soupirer sans rougir.

Cependant j'avais poursuivi ma route , et, distrait par ces idées, j'avais marché tout le jour sans m'en apercevoir , jusqu'à ce qu'enfin , revenant à moi et n'étant plus soutenu par l'animosité de la veille, je me sentis d'une lassitude et d'un épuisement qui demandaient de la nourriture et du repos. Grâce aux exercices de ma jeunesse , j'étais robuste et fort , je ne craignais ni la faim m la fatigue ; mais mon esprit malade avait tourmenté mon corps , et vous m'aviez bien plus garanti des passions violentes qu'appris à les supporter. J'eus peine à gagner un village qui était encore ,1 une lieue de moi. Comme il y avait près de trente-six heures que je n'avais pris aucun aliment, je soupai , et même avec appétit ; je me couchai , délivré des fureurs qui m'avaient tant tourmenté , content d'oser penser à Sophie, et prescjue joyeux de l'imaginer moins défigurée et plus digne de mes regrets que je n'avais espéré.

Jv> dormis paisiblement jusqu'au matin. La tristesse cl l'infortime respectent le sommeil et laissent du relâche à l'àme; il n'y a que les remords qui n'en laissent point. En me levant je me sentis ! «•.iirii i^-t/ r- iiiiii- il PI) i(al (le dclilu r"r s\iv co (\i}o j'avais a

618 emilp: kt soPHii:.

faire. Mais c'était ici la plus mémorabio ainsi (juc la plus Cruelle époque de ma vie. Tous mes attachements étaient rompusou altérés, tous mes devoirs étaient changés; je ne tenais plus à rien de la même manière qu'auparavant, je devenais pour ainsi dire un nouvel être. Il était important de peser mûrement le parti (juc j'avais à prendre. J'en pris un provisionnel , pour me donner le loisir d'y réfléchir. J'achevai le chemin qui restait à faire jus(]u°à la ville la plus prochaine; j'entrai chez un maître, et je me mis à travailler de mon métier, en attendant que la fermentation de mes esprits fût tout à fait apaisée , et que je pusse voir les objets tels qu'ils étaient.

Je n'ai jamais mieux senti la force de l'éducation que dans cette cruelle circonstance. Né avec une àme faible , tendre à toutes les impressions, facile à troubler, timide à me résoudre, après les premiers moments cédés à la nature , je me trouvai maître lie moi-même , et capable de considérer ma situation avec autant de sang-froid que celle d'un autre. Soumis à la loi de la nécessité , je cessai mes vains murmures, je pliai ma volonté sous l'inévitable joug ; je regardai le passé comme étranger à moi ; je me supposai commencer de naître ; et , tirant de mon état présent les règles de ma conduite , en attendant que j'en fusse assez instruit , je me mis paisiblement à l'ouvrage comme si j'eusse été le plus content des hommes.

Je n'ai rien tant appris de vous dès mon enfance qu'à être toujours tout entier où je suis , à ne jamais faire une chose et réver a une autre , ce qui proprement est ne rien faire et n'être tout entier nulle part. Je n'étais donc attentif qu'à mon travail durant la journée ; le soir je reprenais mes réflexions; et, relayant ainsi l'esprit et le corps l'un par l'autre, j'en tirais le meilleur parti qu'il m'était possible, sans jamais fatiguer aucun des deux.

Dès le premier soir, suivant le fil de mes idées de la veille, j'examinai si peut-être je ne preiviis point trop à cœur le crime «l'une femme , et si ce qui me paraissait une catastrophe de ma vie n'était point tm événement trop commun pour devoir être pris si gravement. 11 est certain , mo disais- je , que partout où les mœurs sont en estime, les infidélités des femmes déshonorent les raari>: ntais il est sûr aussi (juc dans tontes les grandes villes , et parto«it où les iiommes, plus corrompus, se croient pus i claires, oi> lient colle opinion pour ridicule et peu sen>ce. L'IiOiwieur d'<.in

LKTTRE I. 619

homme, disent-ils, dépond-il de sa femme? son malheur doit-il ïfiire sa honte ? et peut-il être déshonoré des vices d'autrui? L'auirv morale a beau être sévère , celle-ci parait plus conforme à la raison.

D'ailleurs, quelque jugement qu'on portât de mes procédés, 1 elais-je pas , |>ar mes principes, au-dessus de l'opinion publit|ueP Que m'importait ce qu'on penserait de moi, pourvu que ilans mon propre cœur je ne cessasse point d'être bon, juste, honnête? Était-ce un crime d'être miséricordieux? était-ce uno lichelé de pardonner une offense? Sur quels devoirs allais-jc I lonc me régler ? Avais-je si longtemps dédaigné le préjugé des hommes, pour lui sacrifier eniin mon bonheur?

Mais quand ce préjugé serait fondé , quelle influence peut-il avoir dans un cas si différent des autres? Quel rapport d'une infortunée au désespoir, à qui le remords seul arrache l'aveu de son crime , à ces perfides qui couvrent le leur du mensonge et de la fraude , ou qui mettent l'effronterie à la place de la franchise , et se vantent de leur déshonneur? Toute femme vicieuse , toute lemme qui méprise encore plus son devoir qu'elle ne l'offense , est indigne de ménagement; c'est partager son infamie que la tolérer. Mais celle à qui Ion reproche plutôt une faute qu'un vice, fl qui l'expie |)ar ses regrets , est plus digne de pitié que de haine ; on peut la plaindre et lui pardonner sans honte ; le malheur même ((u'on lui reftroche est garant d'elle pour l'avenir. Sophie , restée i-stimable jusque dans le crime , sera resi)ectable dans son repentir ; ellf* sera d'autant plus lidele, que son cœur, fait pour la vertu , a senti ce qu'il en coûte à l'offenser ; elle aura tout à la fois la fermeté qui la conserve et la modestie qui la rend aimable ; l'humiliation du remords adoucira cette àme orgueilleuse, et rendra moins tyrannique l'empire que l'amour lui dunna sur moi ; elle ei> sera plu« soigneuse et moins fiere ; elle n'aura commis une faute que pour se guérir d'un défaut.

Quand les passions ne peuvent nous vaincre à visage découvert, elles prennent le masque de la sa};esse pour nous surprendre , et c'est en imitant le langage de la raison qu'elles nous y font renoncer. Tous ces sophismes ne m'en impo>aieut que pai-ce qu'il* nattaient mon j)eiu-liant. J'aurais voulu pouvoir revenir à Soj)hie inlidele , et j'écoutais avec conq>laisance tout ce qui seinl>lait autoris^'r ma lâcheté. Mais j'eus l)eau faire , ma raison , moi is traitable que iDon cœur, ne put adopter ces folies, l» ne p-i:> ni« i

muler que je raisonnais pour m'abusor , non pour ra'éclairer. Je me disais avec douleur, mais avec force, que les maximes du monde ne font point loi pour qui veut vivre pour soi-même , et que , préjuges pour préjugés, ceux des l)onnes mœurs en ont un de plus qui les favorise ; que c'est avec raison qu'on impute à un mari le désordre de sa femme , soit pour l'avoir mal choisie , soit pour la mal gouverner ; que j'étais moi-même un exemple de la justice de cette imputation; et que si Emile eût été toujours sage , Sophie n'eut jamais failli; qu'on a droit de présumer que celle qui ne se respecte pas elle-même respecte au moins son mari , s'il en est digne ; et, s'il sait conserver son autorité, que Ih tort de ne pas prévenir le dérèglement d'une femme est aggravé par l'infamie de le souffrir ; que les conséquences de l'impunilT' sont effrayantes, et qu'en pareil cas celle impunité marque dans l'offensé une indifférence pour les mœurs honnêtes, et une bassesse d'àme indigne de tout homme.

Je sentais surtout en mon fait particulier que ce qui rendait Sophie encore estimable en était plus désespérant pour moi: car on peut soutenir ou renforcer une àme faible , et celle que l'oubli du devoir y fait manquer y peut être ramenée par la raison ; mais comment ramener celle qui garde en péchant tout son courage , qui sait avoir des vertus dans le crime , et ne fait le mal que comme il lui plait ? Oui, Sophie est coupable, parce qu'elle a voulu l'être. Quand cette àme hautaine a pu vaincre la honte , elle a pu vaincre toute aulre passion ; il ne lui en eut pas plus coûté pour m'être fidèle que pour me déclarer son forfait.

En vain je reviendrais à mon épouse, elle ne reviendrait y\u< à moi. Si celle qui m'a tant aimé, si celle qui m'était si chère a pu in'outragcr ; si ma Sophie a pu rompre les premiers nœuds de sdii cœtu'; si la mère de mon fils a pu violer la foi conjugale encore entière ; siles feux d'un amour que rien n'avait offensé , si le noble «irgueil d'une vertu que rien n'avait altérée , n'ont pu prévenir sa première faute, qu'est-ce qui préviendrait des rechutes qui ii(> coûtent plus rien ? Le premier pas vers le vice est le seul pénible ; on poursuit sans même y songer. Elle n'a plus ni amour, ni ver tu, ni estime, à ménager; elle n'a plus rien à perdre en ni'offensant , pas même le regret de m'offenser. Elle con\)ait mon cœur . elle m'a rendu tout aussi malheureux que je puis l'être; il ne lui fil coulera plus rien d'achever.

Non , je connais le sien , jamais Sophie u'cumera un bomuio »

qui elle ail donné droit de la mépriser.. . Elle ne m'aime plus.... l'inî^rate ne l'a-t-elle pas dil elle-même ? Elle ne n'aime plus , la perfide ! Ab ! c'est là son plus grand crime : j'aurais pu tout pardonner, hors celui-là.

Hélas ! reprenais-je avec amertume , je parle toujours de pardonner, sans songer que souvent l'offensé pardonne, mais que l'offenseur ne pardonne jamais. Sans doute elle me veut tout le mal qu'elle m'a fait. Ah ! combien elle doit me hair !

Emile, que tu t'abuses quand tu juges de l'avenir sur le passé ! Tout est changé. Vainement tu vivrais encore avec elle ; leâ jours heureux qu'elle t'a donnés ne reviendront plus. Tu ne retrouverais plus ta Sophie , et Sophie ne te retrouverait plus. Les situations dépendent des affections qu'on y porte : quand les cœurs changent , tout change ; tout a beau demeurer le même, quand on n'a plus les mêmes yeux on ne voit plus rien comme auparavant.

Ses mœurs ne sont point désespérées , je le sais bien : elle peut être encore digne d'estime , mériter toute ma tendresse ; elle peut ir.e rendre son cœur : mais elle ne peut n'avoir point failli , ni peri!re et m'ôlcr le souvenir de sa faute. La fidélité, la vertu , l'amour , tout peut revenir , hors la confiance, et, sans la confiance, il n'y a plus que dégoût , tristesse , ennui dans le mariage ; le délicieux charme de l'innocence est évanoui. C'en est fait, c'en est fait ; ni près , ni loin , Sophie ne peut plus être heureuse , et je no puis être heureux que de son bonheur. Cela seul me décide ; j'aime mieux souffrir loin d'elle que par elle ; j'aime mieux la regretter (]ue la tourmenter.

Oui , tous nos liens sont rompus , ils le sont par elle. En violant ses engagements elle m'affranchit des miens. Elle ne m'est plus rien; ne la t-elle pas dit encore? Elle n'est plus ma femme; la reverrais-je comme étrangère? Non , je ne la reverrai jamais. Je SUIS libre ; au moins je dois l'être : que mon cœur ne l'est-il autant que ma foi !

.Mais quoi ! mon affront restera-l-il impuni? Si l'infidèle en aime un autre , quel mal lui fais-je en la délivrant de moi ? C'est moi (|uc je punis , et non pas elle : je remplis ses vœux à mes dépens. Hsl-ce là le ressentiment de l'honneur outrage ?0ù est la justice ? où est la vengeance ?

Eh : malheureux , de qui vcux-tu le venger? De celle que ton |ilus gniul drsfspdir ej,t de ne |)ouvoir piua rendre bcuii-usc Du

622 LMILE KT SOPHIE.

moins ne sois pas la victime de ta vengeance. Fais-lui, s'il se peul, quelque mal (]ue tu ne sentes pas. 11 est des crimes qu'il faut abandonner aux remords des coupables ; c'est presque les autoliser que les punir. Un mari cruel mérite-t-il une femme fidèle ;• D'ailleurs , de quel droit la punir ? à quel litre ? Es-tu son juge , n'étant même plus son époux.' Lorsqu'elle a violé ses devoirs (l<^ femme , elle ne s'en est point conservé les droits. Dès l'instant <iu'elle a formé d'autres nœuds, elle a brisé les tiens, et ne s'en est point cachée: elle ne s'est point parée à tes yeux d'une (idélilé qu'elle n'avait plus; elle ne t'a ni trahi ni menti; en cessant (l'être à loi seul, elle a déclaré ne t'élre plus rien. Quelle autorité |)cut te rester sur elle ? S'il t'en restait, lu devrais l'abdiquer pour ton propre avantage. Crois-moi, sois bon par sagesse et clément par vengeance. Défietoi de la colère , crains qu'elle ne te ramène à ses pieds.

Ainsi tenté par l'amour qui me rappelait ou par le dépit qui voulait me séduire , que j'eus de (tombals à rendre avant (rétre bien déterminé ! et quand je crus l'élre , une réflexion nouvelle ébranla tout. L'idée de mon (ils m'attendrit pour sa mère jibis <pic rien n'avait fait auparavant. Je sentis que co point de réunion l'empêcherait toujours de m'étre étrangère , que les enfants forment un nœud vraiment indissoluble entre ceux qui leur ont donné, l'être , et une raison naturelle et invincible contre le divorce. Des objets si cliers , dont aucun des deux ne peut s'éloigner , les rapprochent nécessairement; c'est un intérêt commun si tendre, qu'il leur tiendrait lieu de société , quand ils n'en auraient point d'autre. Mais que devenait celte raison , qui plaidait pour la mère de mon fils, a|)pliquée à celle d'un enfant qui n'était pas à moi.:* Quoi ! la nature elle-même autorisera le crime! et ma femme , en partageant sa tendresse à ses deux (ils , sera forcée à partager son attachement aux deux pères ! Celte idée , plus horrible (|u'aucune qui m'eut [)assé dans l'esprit , m'embrasait d'une rage nouvelle ; toutes les furies revenaient déchirer mon cœur, en songeant à cet affreux partage. Oui , j'aurais mieux aimé voir mon fils mort que d'en voir à Sophie un d'un autre père. Cette imagination m'aigrit [)lus , m'aliéna plus d'elle que tout ce qui m'avait tourmenté jusqu'alors. Dès cet instant je me décidai sans rttour ; et , pour ne laisser plus de prise au doule , je cessai de délibérer.

Olte résolulion bien formée éteignit tout mon ressentiment. Morte pour moi , je ne la vis plus coupable ; je ne la vis plus qu'estimable et malheureuse, et, sans penser à ses torts, je me rapl»el.Us avec attendrissement tout ce qui me la rendait regrettable . Par une suite de cette disposition , je vo ikis mettre à ma démarche tous les bons procédés qui peuvent consoler une femme abandonnée ; car quoi que j'etisse affecté d'en penser dans ma colère , et quoi qu'elle en eût dit dans son désespoir , je ne doutais pas qu'au fond du cœur elle n'eût encore de l'attachement pour moi , et qu'elle ne sentit vivement ma perte. Le premier effet de notre séparation devait être de lui ôter mon fils. Je frémis seulement d'y songer ; et, après avoir été en peine d'une vengeance, je pouvais à peine supporter l'idée de celle-là. J'avais beau me dire , en ra'irritant , que cet enfant serait bientôt remplacé par un autre ; j'avais heau appuyer avec toute la force de la jalousie sur ce cruel supplément ; tout cela ne tenait point devant l'image de Sophie au déi'.espoir en se voyant arracher son enfant. Je me vainquis toutefois ; je formai , non sans déchirement , cette résolution barbare ; et , la regardant comme une suite nécessaire de la première où j'étais sûr d'avoir bien raisonné , je l'aurais certainement exécutée, malgré ma répugnance , si un événement imprévu ne m'eût roiilraint à la mieux examiner.

Il me restait à faire une autre délibération que je comptais pour I)eu de chose après celle dont je venais de me tirer. Mon parti étal l pris par rapport à Sophie; il me restait à le prendre par rapport à moi , et à voir ce que je voulais devenir me retrouvant seul. Il y avait longtemps que je n'étais plus un être isolé sur la terre : mon cœur tenait , comme vous me l'aviez prédit , aux attachements qu'il s'était donnés; il s'était accoutumé à ne faire qu'un avec ma famille : il fallait l'en détacher, du moins en partie , et cela même était plus pénible que de l'en détacher tout â fait. Quel vide il se fait en nous , combien on perd de son existence , quand on a tenii à tant de choses , et qu'il faut ne tenir plus qu'à soi , ou , qui pis est , à ce qui nous fait sentir incessamment le détachement du reste! J'aviis à chercher si j'étais cet homme encore qui sait remplir sa pLicc dans son espèce , quand nul individu ne s'y intéresse plus.

Mais où est-elle cette place pour celui dont tous les rapports ftont détruits ou changés? Que faire ? que devenir.' où porter men

f,24 EMILE ET SOPHIE.

pas? h quoi employer une vie qui ne devait plus faire mon bonheur ni celui de ce qui m'élait cher, et dont le sort ra'ôlait jusqu'à l'espoir de contribuer au bonheur de personne ? car si tant d'instruments préparcs pour le mien n'avaient fait que ma misère , pouvais-je espérer d'élre plus heureux pour autrui que vous ne r aviez été pour moi ? Non : j'aimais mon devoir encore , mais je ne le voyais plus. En rappeler les principes et les règles, les appliquer à mon nouvel état , n'était pas l'affaire d'un moment , et mon esprit fatigué avait besoin d'un peu de relâche pour se livrer à de nouvelles méditations.

J'avais fait un grand pas vers le repos. Délivré de l'inquiétude de l'espérance , et sûr de perdre ainsi peu à peu celle du désir , en voyant que le passé ne m'était plus rien, je tâchais de me mettre tout à fait dans l'état d'un homme qui commence à vivTC. Je me disais qu'en effet nous ne faisons jamais que commencer , et qu'il n'y a point d'autre liaison dans notre existence qu'une succession de moments présents , dont le premier est toujours celui qui est en acte. Nous mourons et nous naissons chaque instant de notre vie ; et quel intérêt la mort peut-elle nous laisser? S'il n'y a rien pour nous que ce qui sera , nous ne pouvons être heureux ou malheureux que par l'avenir ; et se tourmenter du passé c'est tirer du néant les sujets de notre misère. Emile, sois un homme nouveau , tu n'auras pas plus à te plaindre du sort que de la nature. Tes malheurs sont nuls, l'abime du néant les a tous engloutis ; mais ce qui est réel , ce qui est existant pour loi , c'est ta vie, ta .santé, ta jeunesse, ta raison, tes talents, les lumières, tes vertus , enfin , si tu le veux , et par conséquent ton bonheur.

Je repris mon travail , attendant paisiblement que mes idées s'arrangeassent assez dans ma tète pour me montrer ce que j'avais à faire ; et cependant , en comparant mon étal à celui qui l'avait précédé , j'étais dans le calme : c'est l'avantage que procure indépendamment des événements toute conduite conforme à la raison. Si l'on n'est pas heureux malgré la fortune, quand on sait maintenir son cœur dans l'ordre, on est tranquille au moins, on dépit du sort. Mais que cette tranquillité tient à peu de choso dans une âme sensible I II est bien aisé do se mettre dans l'ordre ; ce qui est diflicilc, c'est d'y rester. Je faillis voir renverser toutes mes résolutions au moment que je les croyais le jjIus affermies.

J'étais entré chez le maître sans m'y faire beaucoup remarquer.

LUTTRE \. f>.à

J'avais toujours conservé d.ins mes vitoments la simplicilé que vous m'aviez fait aimer ; mes manières n'étaient pas plus recherrhées , et l'air aisé d'un homme qui se sent partout à sa place était moins remarquable chez un menuisier qu'il ne l'eût été chez un grand. On voyait pourtant bien que mon équipage n'était pas celui d'un ouvrier ; mais à ma manière de me mettre à l'ouvrage, on jugea que je l'avais été , et qu'ensuite avancé à quelque petit poste j'en étais déchu pour rentrer dans mon premier état. Un petit parvenu retombé n'inspire pas une grande considération, et l'on me prenait à peu près au mot sur l'égalité où je m'étais mis. Tout à coup je vis changer avec moi le ton de toute la famille ; la familiarité prit plus de réserve; on me regardait au travail avec une sorte d'étonnement ; tout ce que je faisais dans l'atelier ( et j'y faisais tout mieux que le maître ) excitait l'admiration ; l'on semblait épier tous mes mouvements , tous mes gestes : on tâchait d'en user avec moi comme à l'ordinaire ; mais cela ne se faisait plus sans effort , et l'on eût dit que c'était par respect qu'on s'abstenait de m'en marquer davantage. Les idées dont j'étais préoccupé m'empêchèrent de m'apercevoir de ce changement aussitôt que j'aurais fait dans un autre temps : mais mon habitude en agissant d'être toujours à la chose , me ramenant bientôt à ce qui se faisait autour de moi , ne me laissa pas longtemps ignorer que j'étais devenu pour ces bonnes gens un objet de curiosité qui les intéressait beaucoup.

Je remarquai surtout que la femme ne me quittait pas des yeux. Ce sexe a une sorte de droits sur les aventuriers qui les lui rend en quelque sorte plus intéressants. Je ne poussais pas un coup d'échoppe qu'elle ne parût effrayée , et je la voyais toute surprise de ce que je ne m'étais pas blessé. Madame, lui dis-je une fois , je vois que vous vous défiez de mon adresse ; avez-vous jwur que je ne sache pas mon métier? Monsieur, me dit-elle, je vois que vous savez bien le nôtre ; on dirait que vous n'avez fait que cela toute votre vie. A ce mot je vis que j'étais connu : je voulus savoir comment je l'étais. Apres bien des mystères , j'appris qu'une jeune dame était >'enue, il y avait deux jours, descendre à la porte du maître; que , sans permettre qu'on m'avertit , elle avait voulu me voir ; qu'elle s'était arrêtée derrière une porte vitrée, d'où elle pouvait m'apercevoir au fond de l'atelier;

«2r. KMILE I:T SOPHIE.

qu'elle s'élail mise à genoux à celte porte , ayant à côté dcUc UQ petit enfant qu'elle serrait avec transport dans ses l)ras par intervalles , poussant de longs sanglots à demi étouffés , versant de» torrents de larmes , et donnant divers signes d'une douleur dont tous les témoins avaient été vivement émus ; qu'on l'avait vue plusieurs fois sur le point de s'élancer dans l'atelier ; qu'elle avait paru ne se retenir que par de violents efforts sur elle-même ; qu'enfin, après m'avoir considéré longtemps avec plus d'attention et de recueillement , elle s'était levée tout d'un coup , et , collant le visage de l'enfant sur le sien, elle s'était écriée à demi-voix : JSon, jamais il ne voudra t'ôler ta mère; viens , nous n'avons rien à faire ici. A ces mots elle était sortie avec précipitation; puis, après avoir obtenu qu'on ne me parlerait de rien , remonter dans son carrosse et partir comme un éclair n'avait été pour elle que l'affaire d'un instant.

Ils ajoutèrent que le vif intérêt dont ils ne pouvaient se défendre ' pour cette aimable dame les avait rendus fidèles à la promesse ' qu'ils lui avaient faite, et qu'elle avait exigée avec tant d'instances ; qu'ils n'y manciuaient qu'à regret ; qu'ils voyaient aisément, à son équipage et plus encore à sa figure , que c'était une personne d'un haut rang , et qu'ils ne pouvaient présumer autre chose de sa démarche et de son discours, sinon que cette femme était la mienne ; car il était impossible de la prendre pour une fille entretenue.

Jugez de ce qui se passait en moi durant ce récit ? Que de choses tout cela supposait! Quelles inquiétudes n'avait-il pas fallu avoir, quelles recherches n'avait-il pas fallu faire pour retrouver ainsi mes traces ! Tout cela est-il de quelqu'un qui n'aime plus ? Quel voyage ! quel motif l'avait pu faire entreprendre ! dans quelle occupation elle m'avait surpris ! Ah ! ce n'était pas la première fois : mais alors elle n'était pas à genoux , elle ne fondait pas en larmes. 0 temps, temps heureux ! qu'est devenu cet ange du ciel?... Mais que vient donc faire ici cette femme?... elle amène sou lils... mon nis,.,. et pourquoi?... Voulait-elle me voir, me parler?... Pourquoi s'enfuir? me braver ?... pourquoi ces larmes? Que me veutelle , la perfide? Vient-elle insulter à ma misère? A-t-cllc oublié qu'elle ne m'est plus ri<>n ? Je cherchais en (juelque sorte à m'irriter de ce voyage |)our vaincre l'attendrissement qu'il me causait, pour résister aux tentations de courir après l'infortunée . ipii m'a-

LKTTiU: i. 6?-

gilnient malgré moi. Je demeurai néanmoins. Je vis que celle démarche ne prouvail aulre chose, sinon que j'élais encore aime ; et que celte supposition même étant entrée dans ma délibération ne devait rien changer au parti qu'elle m'avait fait prendre.

.\lors, examinant plus posément toutes les circonstances de ce voyage , pesant surtout les derniers mots qu'elle avait prononcés on partant, j'y crus démêler le motif qui l'avait amenée, et celui (jui l'avait fait repartir tout d'un coup sans s'être laissé voir. So pbic parlait simplement ; mais tout ce qu'elle disait portait dans mon cœur des traits de lumière , et c'en fut un que ce peu de mots. Jl ne Votera pas ta mère, avait-elle dit. C'était donc la crainte qu'on ne la lui ôtàt qui l'avait amenée , et c'était la persuasion que cela n'arriverait pas qui l'avait fait repartir. Et d'où la tirait-elle celte persuasion ? qu'avait-elle vu ? Emile en paix , Emile au travail. Quelle preuve pouvait-elle tirer de cette vue , sinon qu'Emile en cet état n'était point subjugué par ses passions et ne formait que des résolutions raisonnables ? Celle de la séparer de son fils ne l'était donc pas selon elle, quoiqu'elle le fut selon moi. Lequel avait tort ? Le mol de Sophie décidait encore ce point ; et en effet, en considérant le seul intérêt de l'enfant, cela pouvait-il même étro mis en doute? Je n'avais envisagé que l'enfant été à la mère, et il fallait envisager la mère otée à l'enfant. J'avais donc tort. Oter une mère à son tils , c'est lui ôler plus qu'on ne peut lui rendre, surtout à cet âge ; c'est sacrilicr l'enfant pour se venger de la mère; c'est un acte de passion , jamais de raison , à moins que la mère ne soit folle ou dénaturée. Mais Sophie est celle qu'il faudrait désirer à mon fils quand il en aurait une autre. Il faut que nous rélevions elle ou moi , ne pouvant plus l'élever ensemble ; ou bien , pour contenter ma colère, il faut le rendre orphelin. Mais que ferai-je d'im enfant dans l'état où je suis? J'ai assez de raison pour voir ce que je puis ou ne puis faire, non pour faire ce que je dois. Traînerai je un enfant de cet âge end'aulres contrées, ou letiendrai-je sous les yeux de sa mère , pour braver une femme que je dois fuir ? Ah ! pour ma sûreté je ne serai jamais assez loin d'elle. I^aissons-lui l'enfant , de peur qu'il ne lui ramène à la fin le pi're. Qu'il lui reste seul |>our ma vengeance ; qtie chaque jour de sa vie il rappelle à l'infidèle le bonheur dont il fut le gage, et l'époux qu'ol'e s'est ôté.

Il est certain que la résolution d'oter mon fils à sa m*'re avait

628 EMILE Kï SOPHIE.

clé l'effet de ma colère. Sur ce seul point la passion m'avait aveuglé , et ce fut le seul point aussi sur lequel je changeai de résolution. Si ma famille eut suivi mes intentions, Sophie eût élevé cet enfant, et peut-être vivrait-il encore : mais peut-être aussi dos lors Sophie était elle morte pour moi ; consolée dans cette f.hère moitié de moi-même , elle n'eût plus songé à rejoindre l'autre, et j'aurais perdu les plus beaux jours de ma vie. Que de douleurs devaient nous faire e.vpicr nos fautes avant que notre réunion nous les fit oublier !

Nous nous connaissions si bien mutuellement , qu'il ne me fallut, pour deviner le motif de sa brusque retraite, que sentir qu'elle avait prévu ce qui serait arrivé si nous nous fussions revus. J'étais raisonnable mais faible, elle le savait ; et je savais encore mieux combien cette àme sublime et fière conservait d'inflexibilité jusque dans ses fautes. L'idée de Sophie rentrée en grâce lui était insupportable. Elle sentait que son crime était de ceux qui ne peuvent s'oublier; elle aimait mieux être punie que pardonnée; un tel pardon n'était pas fait pour elle ; la punition même l'avilissait moins, à son gré. Elle croyait ne pouvoir effacer sa faute qu'en l'expiant, ni s'acquitter avec la justice qu'en souffrant tous les maux qu'elle avait mérités. C'est pour cela qu'intrépide et barbare dans sa franchise, elle dit son crime à vous, à toute ma famille, taisant en même temps ce qui l'excusait , ce qui la jusliliait peut-être ; le cachant , dis-je , avec une telle obstination qu'elle ne m'en a jamais dit un mot à moi-même , et que je ne l'ai su qu'après sa mort.

D'ailleurs , rassurée sur la crainte de perdre son fils , elle n'avaij plus rien à désirer de moi pour elle-même. Me fléchir eût été ra'aviiir, et elle était d'autant plus jalouse de mon honneur qu'il no lui en restait point d'autre. Sophie pouvait être criminelle, mais l'époux qu'elle s'était choisi devait être au-dessus d'une lâcheté. Ces raffinements de son amour-propre ne pouvaient convenir qu'à elle, et peut-être n'appartenait-il qu'à moi de les pénétrer.

Je lui eus encore cette obligation, même après m'êlrc séparé d'elle, de m'avoir ramené d'un parti peu raisonné que la vengeance m'avait fait prendre. Elle s'était trompée en ce point dans la bonne opmion qu'elle avait de moi : mais cette erreur n'en fut plus une aussitôt que j'y eus pensé ; en ne considérant que l'intérêt de mon (ils je vis (pi'il fallait le laissera sa mère, ofjo m'y déterminai. Du reste , conlirmé dans mes sentiments, je résolus d'éloigner son

LtTTRt I. 6îr

malheureux père des risques qu'il venait de courir. Pouvais-]» élre assez loin d'elle , puisque je ne devais plus m'en rapprocher? C'était elle eucore , c'était son voyage qui venait de me donner cette sage leçon : il m'importait pour la suivre de De pas rester dans le cas de la recevoir deux fois.

Il fallait fuir ; c'était là ma grande affaire , et la conséquence de tous mes précédents raisonnements. Mais où fuir ? C'était à cette délibération que j'en étais demeuré , et je n'avais pas vu que rien n'était plus indifférent que le choix du lieu , pourvu que ]o m'éloignasse. A quoi bon tant balancer sur ma retraite , pui^nio jMirtout je trouverais à vivre ou à mourir, et que c'était Utui ce qui me restait à faire? Quelle bêtise de l' amour-propre de nous montrer toujours toute la nature intéressée aux petits événements le notre vie ! N'eùt-on pas dit , à me voir délibérer sur mon séjour, qu'il importait beaucoup au genre humain que j'allasse habiter un pays plutôt qu'un autre, et que le poids de mon corps allait rompre l'équilibre du globe ? Si je n'estimais mon existence que ce qu'elle vaut pour mes semblables , je m'inquiéterais moins d'aller fliercher des devoirs à remplir, comme s'ils ne me suivaient pas *Mi quelque heu que je fusse , et qu'il ne s'en présentât pas toujours autant qu'en peut remplir celui qui les aime ; je me dirais qu'e» quelque lieu que je vive , en quelque situation que je sois , je trouverai toujours à faire ma tâche d'homme , et que nul n'aurait lH•^»oin des autres si chacun vivait convenablement pour soi.

I.C sage vit au jour la journée , et trouve tous ses devoirs quotidiens autour de lui. Ne tentons rien au delà de nos forces, et ne nous portons point en avant de notre existence. Mes devoirs d'aujourd'hui sont ma seule tâche , ceux de demain ne sont pa.« encore venus. Ce que je dois faire à présent est de m'éloigner de S>phie , et le chemin que je dois choisir est celui qui m'en éloigne le plus directement. Tenons-nous-en là.

Celte résolution prise , je mis l'ordre qui dépendait de moi à tout ro que je iaisëan ea arrière ; je vous écrivis, j'écrivis à ma famille , j'écrivis à Sophie elle-même. Je réglai tout , je n'oubliai que U>s soins qui pouvaient regarder ma personne ; aucun ne m'était liccessiire , et sans valet , sans argent , sans équifuge , mais sans dtfsin» et saoï «oins , je partis seul et à pied. Chez les peuples où j'ai vécu , sur les nie r> que j'ai parcourues , dans les déserts qirr j'ai tra\erbC5, errant duiui.t tant d'aauées, je u'ai regrette qu'une seul»

chose, et c'olait celle que j'arais à fuir. Si mon coiur m'eût laissé tranquille , mon corps n'eut noanqué de rien.

LETTRE n.

J'ai bu l'eau d'oubli ; le passé s'efface de ma mémoire , et l'univers s'ouvre devant moi. Voilà ce que je médisais en quittant ma patrie , dont j'avaisà rougir, et à laquelle je ne devais que le mépris et la haine , puisque , heureux et digne d'honneur par moimême , je ne tenais d'elle et de .ses vils habitants que les maux dontj'étais la proie, et l'opprobre où j'étais plongé. En rompant les nœuds qui m'attachaient à mon pays, je retendais sur toute la terre, et j'en devenais d'autant plus homme en cessant d'être citoyen.

J'ai remarqué dans mes longs voyages qu'il n'y a que l'éloigneinent du terme qui rende le Ir.ijet difficile ; il ne l'est jamais d'aller à une journée du lieu où l'on est : et pourquoi vouloir faire plus , si de journée en journée on peut aller au bout du monde ? .Mais en comparant les extrêmes on s'effarouche de l'intervalle , il semble «ju'on doive le franchir tout d'un saut; au lieu qu'en le prenant par parties on ne fait que des promenades, et l'on arrive. Les voyageurs, «'environnant toujours de leurs usages , de leurs habitudes , de leurs préjugés, de tous leurs besoins factices , ont , pour ainsi dire , une atmosphère (]ui les sépare des lieux où ils sont comme d'autant d'autres mondes différents du leur. Un Français voudrait |>orler avec lui toute la France; sitôt (jue quelque chose do ce qu'il avait lui manque, il compte pour rien les équivalents, cl s<' croit perdu. Toujours coniparant ce qu'il trouve à ce qu'il a quitté , il croit être mal quanrl il n'est pas de la même manière, et ne saurait dormir aux Indes si son lit n'est fait tout comme à Paris.

Pour moi , je suivais la direction contraire à l'objet que j'avais à fuir, comme autrefois j'avais suivi l'opposé de l'ombre dans la forêt de Montmorency. La vitesse que je ne mettais pas à mes courses se compensiiit par la ferme résolution de ne point rélrog.ra(ler. Deux jours de marche avaient déjà fermé ilorrière moi la barrière, en me laissant le temps de réfléchir durant mon retour, si j'eusse été tenté d'y songer. Je respirais en m'éloignanl , et je marchais plus à mon aise à mesure ()ue j'échajuKiis au danger.

LKlTHi: II. ~ 63%

Ronié pour loiil projet à celui que j'exécutais, je suivais la même lire de vent pour toute règle; je marchais tantôt vite et tantôt l'Mileraent, selon ma commodité, ma santé, mon humeur, mes for- I c^. Pourvu , non avec moi, mais en moi, de plus de ressources >|ue je n'en avais besoin pour vivre, je n'étais embarrassé ni de ma voiture ni de ma subsistance. Je ne craignais point les \oleui-s , ma bourse et mon passe-port élnienl dans mes bras, mon vêtement formait toute ma garderobe ; il était commode et bon pour un ouvrier; je le renouvelais sans peine à mesure qu'il s'usait, r.omme je ne marchais ni avec l'appareil ni avec rini|iiiétude d'un voyageur, je n'excitais l'attention de personne; je passais partout pour un homme du pays. Il était rare qu'on m'arrêtât sur des frontières; et quand cela m'arrivait, peu m'importiit; je restais là sans impatience, j'y travaillais tout comme ailleurs ; j'y aurais sans peine passé ma vie si l'on m'y eût toujours retenu; et mou |>eud'i;mpressement d'aller plus loin m'ouvrait enfin tous les passages. L'air affairé et soucieux est toujours suspect, mais un homme tranquille in>;itr!' île la confiance; tout le monde me laissait libre en voyant qu'on pouvait disposer de moi sans me Hicher.

Quand je ne trouvais pas à travailler de mon métier, ce qui était rare, j'en faisais d'autres. Vous m'aviez fait acquérir l'instrument universel. Tantôt paysan , tantôt artisan , tantôt artiste , quelquefois même homme à talents, j'avais partout quelque connaissance de mise , et je me rendais maître de leur usage par mon peu d'eml»ressement à les montrer. Un des fruits de mon éducation était ■ i'étre pris au mot sur ce que je me donnais pour être, et rien de plus , parce que j'étais simple en toute chose , et qu'en remplissant un poste je n'en briguais pas un autre. Ainsi j'étais toujours a ma place, et l'on m'y laissait toujours.

Si je tombais malade , accident bien rare à un homme de mon tempérament, qui ne fait excès ni d'aliments, ni de soucis, ni de travail , ni de repos, je restais coi , sims me tourmenter de guérir ni m'effrayer de mourir. L'animal malade jeune , reste en place , et iTuérit ou meurt; je faisais de même , et je m'en trouvais bien. Si je me fusse inquiété de mon état , si j'eusse importuné les gens de mes craintes et de mes plaintes, ils se seraient ennuyés de moi , l'eusse inspiré moins d'intérêt et d'empressement que n'en donnail ma patience. Voyant que je n'inquiétais personne, et que je ne me limenlais point, on me prévenait par des soins qu'on m'iùl refu ses pcut-clre si je les eusse implorés.

J'ai cctil fois observe que plus on veut exiger des autres, plus (»ii les dispose au refus ; ils aiment agir librement , et quand ils font tant que d'être bons , ils veulent en avoir tout le mérite. Demander un bienfait c'est y acquérir une espèce de droit, l'accorder est presque un devoir; et l'amour-propre aime mieux faire un don gratuit que payer une dette.

Dans ces |)èlcrinages , qu'on eut blâmés dans le monde comme la vie d'un vagabond , parce que je ne les faisais pas avec le faste d'un voyageur opulent, si quelquefois je me demandais, Que fais-je? où vais-je.^ quel est mon but? je me répondais, Qu'ai-je fait en naissant, que commencer un voyage qui ne doit finir qu a ma mort.' Je fais ma lâche, je reste à ma place, j'use avec iiniocence et sim|>licité cette courte vie ; je fais toujours un grand bien par le mal que je ne fais pas parmi mes semblables; je pourvois à mes besoins en pourvoyant aux leurs ; je les sers sans jamais leur nuire ; je leur donne l'exemple d'être heureux et bon sans soins et sans peine. J'ai répudié mon patrimoine , et je vis'; je ne fais rien d'injuste, et je vis ; je ne demande point l'aumône, et je vis. Je suis donc utile aux autres en proportion de ma subsistance; car les hommes ne donnent rien pour rien.

Comme je n'entreprends pas l'histoire de mes voyages , je passe tout ce qui n'est qu'événement. J'arrive à Marseille : pour suivre toujours la même direction je m'embarque pour Naples : il s'agit de [)ayer mon passage ; vous y aviez pourvu en me faisant apprendre la manœuvre ; elle n'est pas plus difficile sur la Méditerranée (pic sur l'Océan , quelques mots changés en font toute la différence. Je me fais matelot. Le capitaine du bâtiment, espèce de patron renforcé, était un renégat qui s'était rapatrié. Il avait été pris depuis lors par les corsaires , et disait s'être échappé de leurs mains sans avoir été reconnu. Des marchands napolitains lui avaient confié un autre vaisseau, et il faisait sa seconde course depuis ce rétablissement : il contait sa vie à qui voulait l'cnlendre, et savait si bien se faire valoir, qu'en amusant il donnait de la confiance. Ses goûts étaient aussi bizarres que ses aventures : il ne songeait qu'à divertir son é(iuipage : il avait sur son bord deux méchants pierriers qu'il tiradlail tout le jour; toute la nuit il tirait des fusées: on n'a jamais vu patron de navire aussi gai.

l'oiu' moi, je m'amusais à m'exori'er dans la marine; et (piand jo nél.iis juis de quart, jo n'en demeurais pas moins à la nianuMivrc ou au gouvernail. 1,'allention me tenait lieu d'expérience; cl

LETTRE n. as

je ne lardai pas à juger que nous déri\ions beaucoup à l'ouest. Le compas était pourtant au rumb convenable ; mais le cours du soleil et des étoiles me semblait contrarier si fort sa direction , qu'il fallait , selon moi , que l'aiguille déclinât prodigieusement. Je le dis au capitaine : il battit la cam|)agne en se moquant de moi ; et comme la mer devint haute et le temps nébuleux, il ne me fut pas possible de vcriBer mes observations. Nous eûmes un vent forcé (]ui nous jeta en pleine mer : il dura deux jours ; le troisième , nous aperçûmes la terre à notre gauche. Je demandai au patron ce que c'était. Il me dit, Terre de l'Église. Un matelot soutint que c'était la côte de Sardaigne ; il fut hué , et paya de celte façon sa bienvenue : car, quoique vieux matelot, il était nouvellement sur ce bord ainsi que moi.

Il ne m'importait guère où que nous fussions ; mais ce qu'avait dit cet homme ayant ranimé ma curiosité , je me mis à fureter autour de l'habitacle pour voir si quelque fer mis là par mégarde ne faisait point décliner l'aiguille. Quelle fut ma surprise de trouver un gros aimant caché dans un coin ! En l'étant de sa place , je vis l'aiguille en mouvement reprendre sa direction. Dans le même instant quelqu'un cria. Voile. Le patron regarda avec sa lunette, et dit que c'était un petit liâtiment français. Comme il avait le cap sur nous et que nous ne re\ liions pas, il ne tarda pas d'être à pleine \'ue , et chacun vit alors que c'était une voile barbaresque. Trois marchands napolitains que ii"us avions à bord avec tout leur bien |)oussèrent des cris jusqu'au i ici. L'énigme alors me devint claire. Je m'approchai du patron , et lui dis à l'oreille : Patron , si nous sommes pris , tu es mort ; compte là-dessus. J'avais paru si peu ému, et je lui tins ce discours d'un ton si posé, qu'il ne s'en alarma guère , et feignit même de ne l'avoir pas entendu.

H donna quelques ordres pour la défense; mais il ne se trouva pas une arme en état , et nous avions tant brûlé de poudre , que, quand on voulut charger les pierriers , à peine en resta-t-il pour deux coups. Elle nous eût même été fort inutile ; sitôt que nous fûmes à portée, au lieu de daigner tirer sur nous , on nous cria d'amener, et nous fûmes abordés presque au même instant. Jus- <|u'alor8 le patron , sans en faire semblant , m'observait avec quelque déPiance ; mais sitôt qu'il vit les corsaires dans nntrn bord , il ressAde f.iirc .ittenti<jn à moi , el s'.'jvança vers eux sans prLvuuliu.-.. K» « c uiuracat j« nie nu» juge , exciiileur , P<*"f **"'

gcr mes compagnons d'esclavage , en purgeant le genre humain (l'un traître , et la mer d'un de ses monstres. Je courus à lui, et lui criant , Je ie l'ai promis, je te tiens parole, d'un sabre dont je m'étais saisi je lui lis voler la tète. A l'instant , voyant le chef des Barbaresques venir impétueusement à moi, je l'attendis de pied ferme , et lui présentant le sabre par la poignée , Tietis , capitaine, lui dis-je en langue franque , je viens de faire justice, tu peux la faire à ton tour. Il prit le sabre , il le leva sur ma télé ; j'atlcndis le coup en silence : il sourit , et me tendant la main , il défendit qu'on me mit aux fers avec les autres ; mais il ne me parla point de l'expédition qu'il m'avait vu faire, ce qui me confirma qu'il en savait assez la raison. Cette distinction, au reste, ne dura que jusqu'au port d'Alger, et nous fûmes envoyés au bagne en débarquant , couplés comme des chiens de chasse.

Jusqu'alors , attentif à tout ce que je voyais , je m'occupais peu de moi. Mais enfin la première agitation cessée me laissa réfléchir sur mon changement d'état, et le sentiment qui m'occupait encore dans toute sa force me fit dire en moi-même , avec une sorte de satisfaction : Que m'ôtera cet événement? Le pouvoir de faire une sottise. Je suis plus libre qu'auparavant. Emile esclave ! reprenais-je. Eh ! dans quel sens ? Qu'ai-je perdu de ma liberté primitive? Ne naquis-je pas esclave de la nécessité? Quel nouveau joug peuvent m'imposer les hommes? Le travail? ne travaillais-je pas quand j'étais libre? La faim? combien de fois je l'ai soufferte volontairement ! La douleur? toutes les forces humaines ne m'en donneront pas plus que ne m'en fit sentir un grain de sable. La contrainte ? sera-t-elle plus rude que celle de mes premiers fers ? et je n'en voulais pas sortir. Soumis par ma naissance aux passions humaines , que leur joug me soit imposé par un autre ou par moi , ne faut-il pas toujours le porter? qui sait de quelle part il me sera plus supportable? J'aurai du moins toute ma raison pour les modérer dans un autre : combien de fois ne m'a-tolle pas abandonné dans les miennes? Qui pourra me faire porter deux chaînes ? N'en porlais-je pas une auparavant? Il n'y a de servitude réelle que celle de la nature ; les hommes n'en sont que les instruments. Qu'un maître m'assomme ou qu'un rocher m'écrase, c'est le même événement à mes yeux ; et tout ce qui peut m'arrivcr de pis dans l'esclavage est de ne pas plus fléchir un tyran qu'un caillou. Enfin, si j'avais ma liberté, qu'eu ferais-jo? Dans

l'état où je suis, que puis-je vouloir ? Eh : pour ne pas tomber dans l'anéantissement , j'ai besoin d'être animé par la volonté d'un autre , au défaut de la mienne.

Je tirai de ces réflexions la conséquence que mon changement d'état était plus apparent que réel ; que si la liberté consistait à faire ce qu'on veut , nul homme ne serait libre ; que tous sont faibles , dépendants des choses , de la dure nécessité ; que celui qui sait le mieux vouloir tout ce qu'elle ordonne est le plus libre , puisqu'il n'est jamais forcé de faire ce qu'il ne veut pas.

Oui , mon père, je puis le dire, le temps de ma sen'itude fut celai de mon régne , et jamais je n'eus tant d'autorité sur moi que quand je portai les fers des barbares. Soumis à leurs passions sans les partager, j'appris à mieux connaître les miennes. Leurs écarts furent pour moi des instructions plus vives que n'avaient été vos leçons , et je Qs sous ces rudes maîtres un cours de philosophie encore plus utile que celui que j'avais fait près de vous.

Je n'éprouvai pas pourtant dans leur servitude toutes les rigueurs que j'en attendais. J'essuyai de mauvais traitements , mais moins peut-être qu'ils n'en eussent essuyé parmi nous , et je connus que ces noms de Maures et de pirates portaient avec eux des préjugés dont je ne m'étais pas assez défendu. Ils ne sont pas pitoyables , mais ils sont justes ; et s'il faut n'attendre d'eux ni douceur ni clémence , on n'en doit craindre non plus ni caprice ni méchanceté. Ils veulent qu'on fasse ce qu'on peut faire , mais ils n'exigent rien de plus; et, dans leurs châtiments, ils ne punissent jamais l'impuissance, mais seulement la mauvaise volonté. Les nègres seraient trop heureux en Amérique si l'Européen les traitait avec la même équité : mais comme il ne voit dans ces malheureux que des instruments de travail, sa conduite envers eux dél>end uniquement de l'utilité qu'il en tire ; il mesure sa justice sur oon profit.

Je changeai plusieurs fois de patron : l'on appelait cela me vendre; comme si jamais on pouvait vendre un homme ? On vendait le travail de mes mains ; mais ma volonté , mon entendement , mon être , tout ce par quoi j'étais moi et non pas un autre, ne se vendait assurément pas ; et h preuve de cela est que la première fois que je voulus le contraire de ce que voulait mon prétendu mailre , c« fut mot qai fks le vainqueur. Cet évéoement mérite d'être raconté.

"'36 tMILE ET SOl'HIK.

Je fus d'abord assez doucement traité; l'on comptait sur mon rachat , et je vécus plusieurs mois dans une inaction qui m'eût ennuyé si je pouvais fonnaifre l'ennui. Mais enfin, voyant que je n'intriguais point auprès des consuls européens et des moines , que personne ne parlait de ma rançon, et que je ne paraissais pas y songer moi-même , on voulut tirer parti de moi do quelque manière , et Tourne fit travailler. Ce changement ne me surprit ni ne me fâcha. Je craignais peu les travaux pénibles, mais j'en aimais mieux de plus amusants. Je trouvai le moyen d'entrer dans un atelier, dont le maître ne tarda pas à comprendre que j'étais le sien dans son métier. Ce travail devenant plus lucratif pour mon patron que celui qu'il me faisait faire, il m'établit pour son compte, et s'en trouva bien.

J'avais vu disperser presque tons mes anciens camarades du bagne; ceux qui pouvaient être rachetés l'avaient été; ceux <pii ne pouvaient l'être avaient eu le même sort que moi; mais tous n'y avaient pas trouvé io n)ên)c adoucissement. Deux chevaliers de Malte entre autres avaient été délaissés. Leurs familles étaient pauvres. La religion ne rachète point ses captifs; et les pères, ne pouvant racheter tout le monde, donnaient, ainsi que les consuls , une préférence fort naturelle , et qui n'est pas inique, à ceux dont la reconnaissance leur pouvait être plus utile. Ces deux ciievaliers, l'un jeune et l'autre vieux , étaient instruits et ne man- (piaient pas de mérite; mais ce mérite était perdu dans leur situation présente. Ils savaient le génie , la tactique, le latin, les belles-lettres. Ils avaient des talents pour briller, pour commander, (|ui n'étaient pas d'une grande ressource à des esclaves. Pour surcroit ils portaient fort impatiemment leurs fers ; et la i>hilosophie, dont ils se piquaient extrêmement , n'avait point appris à ces tiers gentilshommes à servir de bonne gràc« des pieds plats et des bandits ; car ils n'appelaient pas autroment leurs maitros. Je plaignais ces deux pauvres gens ; ayant renoncé par leur noblesse à leur état d'hommes , à Alger ils n'étaient plus rien : même ils étaient moins que run ; car, parmi les corsaires , un corsaire ennemi fait esclave est fort au-dessous du néant. Je ne pus servir le vieux que de mes conseils, qui lui étaient superllus, car, plus savant que moi, du moins de cette science qui s'étale, il savait à fond toute la morale, et ses préceptes lui étaient très-familiers; il n'y avait que la pratique qui lui manquât , et l'on n« saurait por-

1er de plus mauvaise grâce le joug de la nécessité. Le jeune , encore plus impatient, mais ardent , actif, intrépide, se perdait en projets de révoltes et de conspirations impossibles à exécuter, et qui, toujours découverts, ne faisaient qu'aggraver sa misère. Je tentai de l'exciter à s'évertuer, à mon exemple, et à tirer parti de ses bras pour rendre son état plus supportable ; mais il méprisa mes conseils , et me dit fièrement qu'il savait mourir. Monsieur, lui dis-je, il vaudrait encore mieux savoir vivre. Je parvins pourtant à lui procurer quelques soulagements , qu'il reçut de bonne grâce et en âme noble et sensible , mais qui ne lui firent pas goûter mes vues. 11 continua ses trames pour se procurer la liberté par un coup bardi : mais son esprit remuant lassa la patience de son maître, qui était le mien : cet homme se défit de lui et de moi : nos liaisons lui avaient paru suspectes, et il crut que j'employais à l'aider dans ses manœuvres les entretiens par lesquels je tâchais de l'en détourner. Nous fûmes vendus à un entrepreneur d'ouvrages publics , et condamnés à travailler sous les ordres d'un surveillant barbare , esclave comme nous , mais qui , pour se faire valoir à son maître , nous accablait de plus de travaux que la force humaine n'en pouvait porter.

Les premiers jours ne furent pour moi que des jeux. Comnae on nous partageait également le travail, et que j'étais plus robuste et plus ingambe que tous mes camarades , j'avais fait ma tâche avant eux , après quoi j'aidais les plus faibles et les allégeais d'une partie de h leur. Mais notre piqueur, ayant remarqué ma diligence et la supériorité de mes forces , m'empêcha de les employer pour d'autres en doublant ma tâche , et , toujours augmentant par degrés , Hnit par me surcharger à tel point et de travail et de coups , que , malgré ma vigueur, j'étais menacé de succomber bientôt sous le faix : tous mes compagnons , tant forts que faibles , mal nourris et plus maltraités, dépérissaient sous l'excès du travail.

Cet état devenant tout à fait insupportable , je résolus de m'en délivrer à tout risque. Mon jeune chevalier, à qui je communiquai ma résolution, la partagea vivement. Je le connaissais homme de courage , capable de constance , pourvu qu'il fût sous les yeux des hommes; et des qu'il s'agissait d'actes brillants et de vertus héroïques, je me tenais sûr de lui. Mes ressources néanmoins étaient toutes en moi-même, et je n'avais besoin du concours de personne pour exécuter mon projet ; mais il était vrai qu'il pouvait

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avoir un effet beaucoup plus avantageux , exécuté de concert par raes compagnons de misère ; et je résolus de le leur proposer conjointement avec le chevalier.

J'eus peine à obtenir de lui que celte proposition se ferait simplement et sans intrigues préliminaires. Nous primes le temps du repas, où nous étions plus rassemblés et moins surveillés. Je m'adressai d'abord dans ma langue à une douzaine de compatriotes que j'avais là, ne voulant pas leur parler en langue franque, de peur d'être entendu des gens du pays. Camarades, leur dis-je , écoutez-moi. Ce qui me reste de force ne peut suffire à quinze jours encore du travail dont on me surcharge , et je suis un des plus robustes de la troupe : il faut qu'une situation si violente prenne une prompte fin , soit par un épuisement total , soit par une résolution qui le prévienne. Je choisis le dernier parti , et je suis déterminé à me refuser dès demain à tout travail , au péril de ma vie et de tous les traitements que doit m'attirer ce refus. Mon choix est une affaire de calcul. Si je reste comme je suis , il faut périr infailliblement en très-peu de temps et sans aucune ressource : je m'en ménage une par ce sacrifice de peu de jours. Le parti que je prends peut effrayer notre inspecteur, et éclairer son maître sur son véritable intérêt. Si cela n'arrive pas, mon sort, quoique accéléré, ne saurait être empiré. Cette ressource serait tardive et nulle quand mon corps épuisé ne serait plus capable d'aucun travail ; alors , en me ménageant , ils n'auraient rien à gagner ; en m'achevant , ils ne feraient qu'épargner ma nourriture. Il me convient donc de choisir le moment où ma perte en est encore une pour eux. Si quelqu'un d'entre vous trouve mes raisons bonnes , et veut , à l'exemple de cet homme de courage , prendre le mémi^ parti que moi , notre nombre fera plus d'effet et rendra nos tyrans plus traitables ; mais fussions-nous seuls , lui et moi , nous n'en sommes pas moins résolus à persister dans notre refus, et nous vous prenons tous à témoin de la façon dont il sera soutenu.

Ce discours simple et simplement prononcé fut écouté sans beaucoup d'émotion. Quatre ou cinq de la lroui)e me dirent c/'pendant de compter sur eux ; et qu'ils feraient comme moL Les autre» ue dirent mot , et tout resta calme. Le chevalier, mécontent do cette tranquillité, parla aux siens dans sa langue avec plus de véhémence. Leur nombre était grand : il leur fit à haute voix dos descriptions animées de l'état où nous étions riVluits, et de In cruaOté

de nos bourreaux ; il excita leur indignation par la peinture de notre avilissement , et leur ardeur par l'espoir de la vengeance ; enfin , il enOamma tellement leur courage par l'admiration de la force d'âme qui sait braver les tourments et qui triomphe de la puissance même , qu'ils l'interrompirent par des cris, et tous jurèrent de nous imiter, et d'être inébranlables jusqu'à la mort.

Le lendemain , sur notre refus de travailler, nous fumes , comme nous nous y étions attendus , très-maltraités les uns et les autres, inutilement toutefois quant à nous deux et à mes trois ou quatre compagnons de la veille , à qui nos bourreaux n'arrachèrent pas même un seul cri. Mais l'œuvre du chevalier ne tint pas si bien. La constance de ses bouillants compatriotes fut épuisée eu quelques minutes , et bientôt , à coups de nerf de bœuf, on les ramena tous au travail, doux comme des agneaux. Outré de celte lâcheté, le chevalier, tandis qu'on le tourmentait lui-même, les chargeait de reproches et d'injures , qu'ils n'écoutaient pas. Je tâchai de l'apaiser sur une désertion que j'avais prévue et que je lui avais prédite. Je savais que les effets de l'éloquence sont vifs, mais momentanés. Les hommes qui se laissent si facilement émouvoir se calment avec la même facilité. Un raisonnement froid et fort ne fait point d'effervescence ; mais quand il prend , il pénètre , et l'effet qu'il produit ne s'efface plus.

La faiblesse de ces pauvres gens en produisit un autre auquel je ne m'étais pas attendu , et que j'attribue à une rivalité nationale plus qu'il l'exemple de notre fermeté. Ceux de mes compatriotes qui ne m'avaient point imité , les voyant revenir au travail , les huèrent , les quittèrent à leur tour, et , comme pour insulter à leur couardise, vinrent se ranger autour de moi : cet exemple en entraîna d'autres ; et bientôt la révolte devint si générale, que le maître , attiré par le bruit et les cris , vint lui-même pour y mettre ordre.

Vous comprenez ce que notre inspecteur put lui dire pour s'excuser, et pour l'irriter contre nous. Il ne manqua pas de me désigner comme l'auteur de l'émeute , comme un chef de mutins qui cherchait à se faire craindre par le trouble qu'il voulait exciter. Ià: maître me rejiarda, et me dit : C'est donc toi qui débauches mes esclaves? Tu viens d'entendre l'accusation : si lu as quelque chose à répoudre, parle. Je fus frappé de cette ntodération dans le preoùcr croportcuicnt d'un homme àprc au gain, menacé de sa ruine ,

dans un moment où tout maitre européen , touché jusqu'au vif par son inlôrèt, eût commencé, sans vouloir m'entcndre, par me condamner à mille tourments. I^alron , lui dis-je en langue franque, tu ne peux nous haïr, tu ne nous connais pas même ; nous ne te haïssons pas non plus , tu n'es pas l'auteur de nos maux , tu les ignores. Nous savons porter le joug de la nécessité qui nous a soumis à toi. Nous ne refusons point deciployer nos forces pour ton service , puisque le sort nous y condamne ; mais en les excédant ton esclave nous les ôte, et va te ruiner par notre perte. Crois-moi, transporte à un homme plus sage l'autorité dont il abuse à ton préjudice. Mieux distribué, ton ouvrage ne se fera pas moins , et tu conserveras des esclaves laborieux, dont tu tireras avec le temps un profit beaucoup plus grand que celui qu'il te veut procurer en nous accablant. Nos plaintes sont justes , nos demandes sont modérées. Si tu ne les écoutes pas , notre parti est pris : ton homme vient d'en faire l'épreuve , tu peux la faire à ton tour.

Je me tus ; le piqueur voulut répliquer. Le patron lui imposa silence. Il parcourut des yeux mes camarades , dont le teint hâve et la m<iigreur attestaient la vérité de mes plaintes , mais dont la constance au surplus n'annonçait point du tout des gens intimidés. Ensuite , m' ayant considéré derechef : Tu parais , dit-il , un homme sensé; je veux savoir ce qui en est. Tu tanc«s la conduite de cet esclave : voyons la tienne à sa place ; je te la donne et le mets à la tienne. Aussitôt il ordonna qu'on m'ôtat mes fers et qu'on les mit à notre chef : cela fut fait à l'instant.

Je n'ai pas besoin de vous dire comment je me conduisis dans ce nouveau poste , et ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. Mon aventure fit du bruit, le soin qu'il prit de la répandre lit nouvelle dans Alger : le dey même entendit parler de moi, et voulut me voir. Mon patron m'ayant conduit à lui, et voyant que je lui plaisais, lui fit présent de ma personne. Voilà votre Emile esclave du dey d'Alger.

Les règles sur lesquelles j'avais à me conduire dans ce nouveau poste découlaient de principes qui ne m'étaient pas inconnus : nous les avions discutés durant mes voyages ; et leur application , bien qu'imparfaite et très en petit , dans le cas où je me trouvais , était sûre et inf.iiliiblc dans ses effets. Je ne vous entretiendrai pas de ces menus dcUiils, ce n'est pas de cela qu'il s'agit entre vous et moi. Mes succès m'attirèrent la considération de mon patron.

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