‹ Émile (volume 2)Chapitre 34 sur 240 · LIVRE II. 8;i · texte numérisé non relu

LIVRE II. 8;i

bon^mi^fB^ lei|rs, maîtres ; loin deâ Doires mœurs des villes , que le vernis dont on les rouvre rend séduUantes el coiUa-^icuses pour les enfants ; au lieu que les vices des paysans , sans apprêt el dans toute leur grossièreté , sont plus propres à rebuter qu'à séduire, quand on n'a nul intérêt à les imiter.

Au village, un gouverneur sera beaucoup plus maître des objets.qu'il voudra présentera l'enfant; s-i réputation, ses discours , son exemple, auront une autorité qu'ils ne sauraient avoir à la ville : étant utile à tout le monde , chacun s'empressera de l'obliger, d'être estimé de lui , de se montrer au disciple tel que lo maitre voudrait qu'on fût en effet ; el si l'on ne se corrijje pas du vice, on s'abstiendra du scandale ; c'est tout ce dont nous n\on< besoin pour notre objet.

Cessez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes : le mal que les enfants voient les corrompt moins que celui que vous leur apprenez. Toujours sermonneurs , toujours moralistes, toujours pédants, pour une idée que vous leur donnez la croyant bonne , vous leur en donnez à la fois vingt autres qui ne valent rien : pleins de ce qui se passe dans votre tête , vous ne voyez pas l'effet que vous produisez dans la leur. Parmi ce long flux de paroles dont vous les excédez incessamment , pensez-vous qu'il n'y en ait pas une qu'ils saisissent à faux ? Pensez-vous qu'ils ne commentent pas à leur manière vos explicitions diffuses , el qu'ils n'y trouvent pas de quoi se faire un système à leur portée , qu'ils sauront vous oi)poser dans l'occasion ?

Écoulez un petit bonhomme qu'on vient d'endoctriner ; laissezle jaser, questionner, extravai^uer à son aise , et vous allez étro surpris du tour élniige qu'ont pris vos raisonnements dans Bon esprit : il confond tout , il renverse tout , il vous impatiente , il vous désole quelquefois par des objections imprévues; il vous

luit à voustatre, ou à le faire taire : el que peul-il penser de ce silence de la pari d'un homme qui aime tant à parler? Si jamais fl remporte cet avantage, et qu'il s'en aperçoive, adieu l'éducation ; loul est fini dès ce moment, il ne cherdie plus à s'inslniire, il cherche à vous réfuter.

Maîtres zôlés, soyez simples discrets, ret^'nus : ne vous h;'ilez jamais d'agir que pour empt-chcr d'agir les autres : je le n'pétcrai sans cesse, renvoyé», s^l se peut , une botuie mstruclion . 'if j>our d'en donner une mauvaise. Sur celle terre dont la na-

re eût fait le premier paradis de l'homme , fraîijnez d'exercer

Hr, EMILE.

l'emploi (lu tentateur, en voulant donner à l'innocence la connaUsance du bien et du mal : ne pouvant empêcher que l'enfant ne s'instruise au dehors par des exemples, bornez toute votre vigilance à imprimer ces exemples dans son esprit sous l'image qui lui convient.

Les passions impétueuses produisent un grand effet sur l'enfant qui en est témoin , parce qu'elles ont des signes trcs-sensi blés qui le frappent et le forcent d'y faire attention. La colère surtout est si bruyante dans ses emportements, qu'il est impossible de ne pas s'en apercevoir étant à portée. Il ne faut pas demander si c'est là pour un pédagogue l'occasion d'entamer un beau discours. Eh! point de beaux discours, rien du tout, pas un seul mot. Laissez venir l'enfant : étonné du spectacle, il ne manquera pas de vous questionner. La réponse est simple ; elle se lire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé , des yeux élincelants, un geste menaçant, il entend des cris ; tous .signes que le corps n'est pas dans son assiette. Dites-lui posément, sans affectation , sans mystère : Ce pauvre homme est malade , il est dans un accès de fièvre. Vous pouvez de là tirer occasion de lui donner, mais en peu de mots , une idée des maladies et de leurs effets ; car cela aussi est de la nature , et c'est un des liens de la nécessité auxquels il se doit sentir assujetti.

Se peut-il que sur cette idée, qui n'est pas fausse, il ne contracte pas de bonne heure une certaine répugnance à se livrer aux excès des passions, qu'il regardera comme des maladies ? et croyezvous qu'une pareille notion , donnée à propos, ne produira fvis un effet aussi salutaire que le plus ennuyeux sermon de morale ? Mais voyez dans l'avenir les conséquences de celte notion : vous voilà autorisé , si jamais vous y êtes contraint , à traiter un enfant mulin comme un enfant malade ; à l'enfermer dans sa chambre , dans son lit s'il le faut, à le tenir au régime, à l'effrayer lui-même de ses vices naissants, à les lui rendre odieux et redoutables , sans que jamais il puisse regarder comme un châtiment la sévérité «ioiit vous serez peut-être forcé d'user pour l'en guérir. Que s'il vous arrive à vous-même, dans quelque moment de vivacité, de sortir du sang-froid et de la modération dont vous devez faire votre élude , ne cherchez point à lui déguiser votre faute ; mais diteslui lianchcment , avec un tendre reproche : Mon ami , vous m'avez fait mal.

Au reste, il importe que toutes les naïvetés que peut produire

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