LIVRE II
dans un enfant la simplicité des idées dont il est uouiTi ne soient j.imais relevées en sa présence, ni citées de manière qu'il puisse l'apprendre. Un éclat de rire indiscret peut gâter le travail de six mois, et faire un tort irréparable pour toute la vie. Je ne puis assez redire que, pour être le maître de l'enfant, il faut être son propre maître. Je me représente mon petit Emile, au fort d'une rixe entre deux voisines, s'avanrant vers la plus furieuse, et lui dis.-int d'un ton de commisération : Ma bonne . vous êtes malade . j'en «iiis bien fâché. A coup sur cette saillie ne restera pas sans effet sur les spectateurs ni peut-être sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le louer, je l'emmène de gré ou de force avant qu'il puisse apercevoir cet effet , ou du moins avant qu'il y pense ; et je me hâte de le distraire sur d'autres objets qui le lui fassent bien vile oublier.
Mon dessein n'est point d'entrer dans tous les détails, mais seulement d'exposer les maximes générales, et de donner des exemples dans les occasions difficiles. Je tiens pour impossible qu'au sein de la société l'on puisse amener un enfant à l'âge de douze ans, sans lui donner quelque idée des rapports d'homme à homme, et de la moralité des actions humaines. Il suffit qu'on s'applique à lui rendre ces notions nécessaires le plus tard qu'il se pourra, et que, quand elles deviendront inévitables, on les borne à lutililc présente, seulement pour qu'il ne se croie pas le maître de tout , et qu'il ne fasse pas du mal à autrui sans scrupule et sans le savoir. Il y a des caractères doux et tranquilles qu'on peut mener loin sans danger dans leur première innocence; mais il y a aussi des naturels violents dont la férocité se développe de bonne heure, et qu'il faut se hâter de faire hommes, pour n'être pas obligé de les enchaîner. ^
Nos premiers devoirs sont envers nous ; nos sentiments primitifs se concentrent en nous-mêmes ; tous nos mouvements naturels se rapportent d'abord à notre conservation et à notre bien-être. Ainsi le premier sentiment de la justice ne nous vient pas de celle que nous devons, mais de celle (jui nous est due ; et c'est encore un des contre-sens des éducations communes, que, parlant d'abord aux enfants de leurs devoirs , jamais de leurs droits , on comnienre p;ir leur dire le contraire de ce qu'il faut , ce qu'ils ne sauraient entendre, et ce qui ne peut les intéresser.
Si j'avais donc à conduire un de ceux que jo viens de sup|M>ser,
je me dirais : Un enfant ne s'attaque pas aux personnes ' , ranis aux choses; et bientôt il apprend par rc.xpérience à respecter quiconque le passe en âge et en force : mais les choses ne se défoiuicnt pas elles-mêmes. La première idée qu'il faut lui donner est donc moins celle de la liberté que de la propriété; et, pour qu'il puisse avoir cette idée, il faut qu'il ait quelque chose en propre. Lui citer ses bardes, ses meubles, ses jouets, c'est ne lui rien dire; puisque, bien qu'il dispose de ces choses, il ne sait ni pourquoi ni comment il lésa. Lui dire qu'il les a parce qu'on les lui a données, c'est ne faire guère mieux ; car, pour donner, il faut avoir : voilà donc une propriété antérieure à la sienne ; et c'est le principe'le la propriété qu'on lui veut expliquer; sans compter que le don est une convention , et que l'enfant ne peut savoir encore ce que c'est que convention'. Lecteurs, remarquez, je vous prie, dans cet exemple et dans cent mille autres, comment, fourrant dans la tête des enfants des mots qui n'ont aucun sens à leur portée, on croit pourtant les avoir fort bien instruits. I II s'agit donc de remonter à l'origine de la propriété; car cV>t (le là que la première idée en doit naître. L'enfant , viv.ml à la campagne, aura pris quelque notion des travaux champêtres; il ne faut pour cela que des yeux , du loisir; il aura l'un et l'autre. 11 est de tout âge, surtout du sien, de vouloir créer, imiter, produire, donner des signes de puissance et d'activité. Il n'aura pas vu deux fois labourer un jardin , semer, lever, croître des lojumes , qu'il voudra jardiner à son tour.
l'ar les principes ci-devant établis, je ne m'oppose |)oint à son envie : au contraire, je la favorise, je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais pour le mien; du moins il le croit ainsi : je deviens son garçon jardinier; en attendant qu'il ait
' On ne doit jamais souffrir (ju'nn enfant se joue aux jn-amlcs pei-sonnes comme avec ses inférieurs . tii même comme avec ses iV^anx. S'il osait fr.ippersérieiisemciil (luclciu'uit. (fit-cc son lai|iiais, ff»-i;c ie bourreau, fiiii^î qu'on lui rt'inle toi.jDtiis sos cnups avec usure, et dt" maniire ,^ lui ùlfr l'envie (l'y rexcuir. .l'ai vu tl'iiu|trutlenles siuvernanles animer la muliuericilnii enfant, l'excitera hattic, s'en laisser Iwtlre elles-mêmes, et rire dcses riil>les eoups. s;»iis s.)ni;er nui. s étaient au tau I de meurtres ilin< rinleutioit du petil furieux, et que ee.ui «nii veut liallre él.«>t jeune \<>:idra tuer élaiil i^r.md.
» Voil'i pour.(uoi la plu;wut des enfants veulent ravoir ce iiuils (itt donné, et |il(;iueiit i|uand on ne le leur veuf |>,is rendiT. Cela ne leur ,ulive plus >|ua id ils ont bien coneii ee «pie c'est i|ue don ; s*'ulemenl iJ> sont alors plus circonspects ,'i donner.
HVKt II. S7
des bras, je laboure pour lui la lerre : il en prend possession en V phntanl une fève; et sûrement relte possession est plus sacrée et plus respectable que celle que proiiail NunèsBall>oa de TAmérique méridionale au nom du roi d'Espagne , en plantant son étendaril sur les côtes de la mer du Sud.
On vient tous les jours arroser les fèves, on les voit lever dans des transports de joie. J'augmente celte joie en lui disant, Cela vous app<irlient ; et lui expliquant alors ce terme d'appartenir, j<lui fais sentir qu'il a mis là son temps, son travail, sa peine, sa personne enfin ; qu'il y a dans celte terre quelque chose de luimême qu'il peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourrait retirer son bras de la main d'un autre homme qui voudrait le retenir malgré lui.
Un beau jour il arrive empressé et l'arrosoir à la main. 0 spectacle! ô douleur! toutes les fèves sont arrachées, tout le terrain est bouleversé, la place même ne se reconnaît plus. Ah! qu'est devenu mon travail , mon ouvrage, le doux fruit de mes soins et de mr«s sueurs? Qui m'a ravi mon bien? qui m'a pris mes fèves? Ce jeune cœur se soulève; le premier senliment de l'injustice y vient verser sa Iriste amertume; les larmes èoulent en ruisseaux; l'enfant désolé remplit l'air de gémissements et de cris. On prend part à sa peine, à son indignation; on cherche, on s'informe, ou fait des penpiisilions. Enfin l'on découvre que le jardinier a faille coup : on le fait venir.
Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de
i l'on se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous.
1 , mes>ieurs, c'est vous qui m'avez ainsi gâté mon ouvrage !
lis semé là des melons de Malle, donl la graine m'ava.t élé '•e comme un trésor, et desquels j'espérais vous régaler quand raient murs; mais voilà que, pour y planter vos misérables
', vous m'avez détruit mes melons déjà tout levés, et qiiejo uc remplacerai jamais. Vous m'avez fait un tort irréparable, et fous vous êtes privés vous mèm"- '!'• vh'^><- !« manger des mebns exquis.
|^;A^-.IA< i,)i hs.
M'usez-noas, mon pauvre I\ulH?rt. Vous aviez mis là voire
lil , votre peine. Je vois bien que nous avons eu tort de gâter ouvrage; mais rwus vous lerons venir J'autre graine de, Malte, et nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si quel qu'un n'y a point mis la main avant nous.
ROBERT
Oh bien ! messieurs, vous pouvez donc vous reposer; car il n'y a plus guère de terre en friche. Moi, je travaille celle que mou pore a bonidée; chacun en fait autant de son côté, et toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis longtemps.
Monsieur Robert , il y a donc souvent de la graine de melons perdue?
ROBERT
l*ardoiincz-moi, mon jeune cadet ; car il no nous vient pas souvent de petits messieurâ aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin'; chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté.
Mais moi je n'ai pas de jardin.
ROBERT
Que m'importe ? si vous gâtez le mien , je ne vous y laisserai plus promener; car, voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine.
JEAN-JACQUES
Ne pourrait-on pas proposer un arrangement au bon Robert ? Qu'il nous accorde , à mon petifami et à moi , un coin de son j jardin pour le cultiver, à condition qu'il aura la moitié du produit.
ROBERT
Je vous l'accorde sans condition. Mais souvenez-vous que j'irai labourer vos fèves , si vous touchez à mes melons.
Dans cet essai de la manière d'inculquer aux enfants les notions primitives, on voit comment l'idée de la propriété remonte naturellement au droit du premier occupant par le travail. Cela est clair, net, simple, et toujours à la portée de i'oiifant. De là jusqu'au droit de propriété et aux échanges il n'y a i)kis qu'un pas , après lequel il faut s'arrêter tout court.
On voit encore qu'une explication que je renferme ici dans deux |)ages d'écriture sera peut-être l'affaire d'un an pour la pratique ; car , dans la carrière des idées morales , on ne peut avancer trop lentement , ni trop bien s'affermir à chaque pas. Jountv» maîtres , pensez , je vous prie , à cet exemple , et souvenez vous qu'eu toute chose vos leçons doivent être i)lus enaclions qu'en discours ; r.ir les enfants oublient aisément ce qu'ils ont dit et ce qu'on leur ,1 dit, niais non pis ci- qu'ils ont fait et ce nu'on leur a lait.