LIVRE II. H
De pareilles iiislrucUons se doivent donner , comme je l'ai dit , plus toi ou plus tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de l'élève en accélère ou retarde le l)esoin ; leur usage est d'une évidence qui saute au\ yeux : mais, pour ne rien omettre d'imporlanl dans les choses difficiles , donnons encore un exemple.
Votre enfant dyscolegàte tout ce qu'il louche : ne vous fâchez point ; mettez hors de sa portée ce qu'il peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert ; ne vous hâtez point de lui en donner d'autres : laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il casse les fenêtres de sa chambre ; laissez le vent souffler sur lui nuit et jour, sans vous soucier des rhumes ; car il vaut mieux qu'il soil enrhumé que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodités qu'il vous cause , mais tiites qu'il les sente le premier. A la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire. Il les casse encore .' changez alors de méthode ; dites-lui sèchement , mais sans colère : Les fenêtres sont à moi ; elles ont été mises là par mes soins; je veux les garantir. Puis vous l'enfermerez à l'obscurité dans un lieu sans fenêtre. A ce procédé si nouveau il corn menée par crier, tempêter : personne ne l'écoute. Bientôt ilse lasse et change de ton; il se plaint, il gémit : un domestique se présente, le mulin le prie de le délivrer. Sans chercher de prétexte pour n'en rien faire, le domestique repond : J'ai aussi des titres o conserrer. et s'en va. Enfin , après que l'enfant aura demeuré là plusieurs heures, assez longtemps pour s'y ennuyer et s'en souvenir, quelqu'un lui suggérera de vous proposer un accord au moyen duquel vous lui rendriez la liberté , et il ne casserait plus de vitre. Il ne demandera pas mieux. II vous fera prier de le venir voir : vous viendrez ; il vous fera sa proposition , et vous l'acceptei rez à l'instant, en lui disant : C'est très-bien pensé ; nous y gagne- > tous deux : que n'avez-vous eu plus tôt cette bonne idée ! Et ~ , sans lui demander ni protestation ni confirmation de sa promesse , vous l'embrasserez avez joie et l'emm'.nerez sur-le- : champ dans sa chambre , regardant cet accord comme sacré et i inviolable autant que si !e serment y avait passé Oup'l*i '<iée penf »ez-vous qu'il prendra, sur ce procédé , de la foi des engagements > et de leur utilité ? Je suis trompé s'il y a sur ia terre un seul en- ' ' . non déjà gâté , à l'épreuve de cette conduite , et qui s'avise ^ cela de casser une fenêtre à dessein. Suivez la chaîne de . luut cela. Le petit méchant ne songeait guère , en faisant un trou
pour planter sa fève , (ju'il se creusait uu c<ichol où sa science ne larderait pas à le faire enfermer '.
Nous voilà clans le monde moral, voilà la porte ouverte au vice. Avec les conventions et ies devoirs naissent la tromperie et le mensonge. Dès qu'on peut faire ce qu'on ne doit pas , on veut cacher ce qu'on n'a pas dû faire. Dès qu'un intérêt fait j)romettre, un intérêt plus grand peut faire violer la promesse; il ne s'agit plus que de la violer impunément : la ressource est naturelle; on se cache et l'on ment. N'ayant pu prévenir le vice, nous voici déjà dans le cas de le punir. Voilà les misères de la vie humame qui commencent avec ses erreurs.
J'en ai dit assez pour faire entendre qu'il ne faut jamais infliger aux enfants le châtiment comme châtiment, mais qu'il doit tou-, jours leur arriver comme une suite naturelle de leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge, vous ne les punirez point précisément pour avoir menti; mais vous fe rez que tous les mauvais effets du mensonge, comme de n'être point cru quand on dit la vérité , d'être accuse du mal qu'on n'a pas fait , quoiqu'on s'en défende , se rassemblent sur leur télo quand ils ont menti. Mais expliquons ce que c'est que mentir pour ies enfants.
liyadt'ux sortes de mensonges ; celui de fait qui regarde le passé, celui de droit qui regarde l'avenir. Le premier a lieu: quand on nie d'avoir fait ce qu'on a fai. , ou quand on affirme u avoir fait ce (|u'on n'a pas fait , et en général quand on parle sciennnent contre la vérité des ciioses. L'autre a lieu quatid on promet ce qu on n'a pas dessein de tenir , et en général quand on montre une intention contraire à celle qu'on a. Ces deux mcn-
■ Au reste, ijiiaïul ce devoir do tenir ses engageiiieiiU ne serait pas affcninilaiisfcsjiril de lenlant [lar U; pouls de son utilité, liiciilol k- mhH- MicMit iiiléruMir, coiniucnr.iiil .1 poiiidi'i*. le lui iiiiposcr.iit coiiiiiie iiii>.' loi ilcla conscience, coiiuiie un principe imiiî tpii n'atlciid pdi-.rse ilt'velo.pcr i|U(^ les connaissances auxiiuel es il s'it^)plii|ue. (À* prcuiior Irait n'ust point iiiar,|iié par la main des Iumiiiiics . lu.iis gra\(.^ dans nos cu-ui-s par l'aulfur lit; loiilc jiistiic. Otcz I.» loi primitive des conventions et roMiR.ition (pi'elle impose, tout j;st illusoire et vain dans la société liuiiiaitie. <>ui ne tient tpie par son prolil ,'i sa promesse n'est gujre plus lui que s'il n'eût rien promis; nu tout au plus il en sera du pouvoir de la violer eoiiime de la liis.pie des joueurs, <pii ne lardent à s'en prévaloir <|ue pour allendix' le moment de >en prévaloir a>ee plus d'avantage. r,e principe est de la deriiiLie iiniior- (ance, et mérite d'être .ipprofonili; cai c'est ici tiue l'Iiomme comnuni i- * -V nieltreeii coiilradietioii a\ee Uii-niéiue.
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songes peuvent quelquefois se rassembler dans le même ' ; mais je les considère ici par ce qu'ils ont de différent.
Celui qui sent le besoin qu'il a du secours des autres , et qui ne cesse d'éprouver leur bienveillance, n'a nul intérêt de les tromper ; au contraire , il a un intérêt sensible qu'ils voient les choses comme elles sont, de peur qu'ils ne se trompent à son préjudice. Il est donc clair que le mensonge de fait n'est pas naturel aux enfants; mais c'est la loi de l'obéissance qui produit la nécessite de mentir, parce que l'obéissance élanl pénible , on s'en dispense en secret le plus qu'on peut , et que l'inlérét présent d'éviter le châtiment ou le reproche l'emporte sur l'intérêt éloigné d'exposer la^ vcrilé. Dans l'éduciilion naturelle et libre, pourquoi donc votre enfant vous mentirait-il ? Qu'a-t-il à vous cacher ? Vous ne le reprenez point, vous ne le punissez de rien , vous n'exigez rien de lui. Pourquoi ne vous dirail-il pas tout ce qu'il a fait aussi naïvement qu'à son petit camarade? Il ne peut voir à cet aveu plus de danger d'un côté que de l'autre.
Le mensonge de droit est moins naturel encore , puisque le» promesses de faire ou de s'abstenir sont des actes conventionnels , qui sortent de l'éLit de nature et dérogent à la liberté. Il y a plus ; tous les engagements des enfants sont nuls par eux-mêmes, attendu que leur vue bornée ne pouvant s'étendre au delà du présent , en s'engageanl ils ne savent ce qu'ils font. A peine l'enfant peut-il mentir quand il s'engage ; car , ne songeant qu'à se tirer d'affaire dans le moment présent, tout mojenqui n'a }»as un effet présent lui devient égal : en promettant pour un temps futur il ne promet rien, et son imagination encore endormie ne s^iit point étendre son être sur deux temps différents. S'il |)onvait éviter le fouet ou obtenir un cornet de dragées en promettant de 60 jeter demain par I;t fenêtre, il le promettrait à l'instant. Voila pourquoi les lois n'ont aucun égard aux engagements des euf.mls; cl quand les pt-res et les maîtres plus st''vères exigent qu'ils les remplissent , c'est seulement dans ce que l'enfanl devrait faire, quand même il ne l'aurait pas promis.
L enfant, ne sachant ce qn il fait quand il s'engage, ne peut donc mentir en s'engageant. Il n'en est pas de même quand il manque à &a promesse, ce qui est encore une espèce de menaO':ge ré-
' Comme lorsiiie . nccusé d'une mauvaise actim; ' -Kc s'en défend
-<- divinl boniictv tiommc. Il ment alors dan» ! - le druit.
troactif : car il se souvient très-biea d'avoir fait cette promesse ; mais ce qu'il ne voit pas , c'est l'importance de la tenir. Hors d'état de lire dans l'avenir , il ne peut prévoir les conséquences des choses ; et quand il viole ses engagements , il ne fait rien contre la raison de son âge.
^ Il suit de là que les mensonges des enfants sont tous l'ouvrage des maîtres, et que vouloir leur apprendre à dire la vérité n'est autre chose que leur apprendre à mentir. Dans l'empressement qu'on a de les régler, de les gouverner, de les instruire, on ne se trouve jamais assez d'instruments pour en venir à bout. On veut se donner de nouvelles prises dans leur esprit par des maximes sans fondement, par des préceptes sans raison ; et l'on aime mieux (ju'ils sachent leurs leçons et qu'ils mentent , que s'ds demeuraient ignorants et vrais.
Pour nous, qui ne donnons à nos élèves que des leçons de pratique , et qui aimons mieux qu'ils soient bons que savants , nous n'exigeons point d'eux la vérité , de peur qu'ils ne la déguisent , et nous ne leur faisons rien promettre qu'ils soient tentés de ne pas tenir. S'il s'est fait en mon absence quelque mal dont j'ignore l'auteur , je me garderai d'en accuser Emile , ou de lui dire : Est-ce vous ' ? Car en cela que ferais- je autre chose sinon lui apprendre à le nier? Que si son naturel difficile me force à faire avec lui (|uelque convention, je prendrai si bien mes mesures que la proposition en vienne toujours de lui , jamais de moi ; que quand il s'est engagé il ait toujours un intérêt présent et sensible à remplir son engagement ; et que , si jamais il y manque , ce mensonge attire sur lui des maux qu'il voie sortir de l'ordre même des choses , et non pas de la vengeance de son gouverneur. Mais, loin d'avoir besoin de recourir à de si cruels expédients , je suis presque sur qu'Emile apprendra fort tard ce que c'est que mentir , et qu'en l'apprenant il sera fort étonné , ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le mensonge. Il est très-clair que plus je rends son bicnétre indépendant, soit des volontés, soit des jugements des autres, plus je coupe en lui tout intérêt de mentir.
> Rien n'est plus indiscret qu'une pareille tiupstion , surtout ipiand l'enfant est coupable : alors , s'il croit ipie vous savez ce ipiil a fait . il verra «|ue vous lui tendez un piège, et cette opinion ne peut nian(iuer de l'indisjHJser contre vous. S'il ne le croit pas, il se dira : Pounjuoi découvriraisje ma faute? Et voih\ la première tentation du mensonge devenue l'effet de votre imprudente i(ucstion.
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Quand on n'est |)oint pressé d'instruire, on u'est point pressé d'exiger, et l'on prend son temps pour ne rien exiger qu'à propos. Alors l"enfant se forme, en ce qui! ne se gâte point. Mais quand un étourdi de précepteur, ne sachant comment s'y prendre, lui fait à chaque instant promettre ceci ou cela, sans distinction , sans choix , sans mesure , l'enfant , ennuyé, surcharge de toutes ces promesses , les néglige , les oublie , les dédaigne enlin , et , les regardant comme autant de vaines formules , se fait un jeu de les faire et de les violer. Voulez-vous donc qu'il soit fidèle à tenir sa parole.' soyez discret à l'exiger.
Le détail dans lequel je viens d'entrer sur le mensonge peut à bien des égards s'appliquer à tous les autres devoirs , qu'on ne prescrit aux enfants qu'en les leur rendant non-seulement haïssables , mais impraticables. Pour paraître leur prêcher la vertu , on leur fait aimer tous les vices : on les leur donne en leur défendant de les avoir. Veut-on les rendre pieux , on les mène s'ennuyer à l'église ; en leur faisant incessamment marmotter des prières , on les force d'aspirer au bonheur de ne plus prier Dieu.^ l'our leur inspirer la charité , on leur fait donner l'aumône ,1 comme si l'on dédaignait de la donner soi-même. Eh! ce n'est pas l'enfant qui doit donner, c'est le maître : quelque attachement qu'il ait pour son élève , il doit lui disputer cet honneur ; il doit lui faire juger qu'à son âge on n'en est point encore digne. L'aumône est une action d'homme qui connaît la valeur de ce qu'il donne, et le besoin que son semblable en a. L'enfant, qui ne connait rien de cela , ne peut avoir aucun mérite à donner ; il donne sans charité , sans bienfaisance : il est près jue honteux de donner , (juand , fondé sur son exemple et le vôtre , il croit qu'il n'y a que les enfants qui donnent , et qu'on no fait plus l'aumône étant grand.
Remarquez qu'on ne fait jamais donner par l'enfant que des choses dont il ignore la valeur, des pièces de métal (juil a dans sa poche , et qui ne lui servent qu'à cela. Un enfant donnerait plutôt cent louis qu'un gâteau. Mais engagez ce prodigue distributeur à donner les choses qui lui sont chères, des jouets, des bonbons, son goûter, et nous saurons bientôt si vous l'avez rendu vraiment libéral.
On trouve encore un expédient à cela , c'est de rendre bien vite H Icnfant ce qu'il a donné; de sorte qu'il s'arcouîume à donner
tout ce qu'il sait bien qui lui v,i revenir. Je n'ai guère vu dans les enfants que ces deux espèces de générosité : donner ce qui ne leur est i)on à rien, ou donner ce qu'ils sont sûrs qu'on va leur rendre. Faites en sorte , dit Locke , qu'ils soient conraincus par expci'ienre que le plus libéral est toujours le niicux partagé. C'est là rendre un enfant libéral en apjjarence , et avare en effet. Il ajoute que les enfants contracteront ainsi l'habitude de la libéralité. Oui , d'une libéralité usurière , ([ui donne un œuf pour avoir un bœuf. Mais quand il s'agira de donner tout de bon , adieu l'habitude; lorsqu'on cessera de leur renilre, ils cesseront bientôt de donner. 11 faut regarder à l'habitude de l'àrae plutôt qu'à celle des mains. Toutes les autres vertus qu'on apprend aux enfants ressemblent à celle-là, et c'est à leur prêcher ces solides vertus qu'on use leurs jeunes ans dans la tristesse! Ne voilà-l-il pas une savante éducation ?
Maîtres , laissez les simagrées, soyez vertueux et bons; que vos exemples se gravent Hans la mémoire de vos élèves , en attendant qu'ils puissent entrer dans leurs cœurs. Au lieu de me hâter d'exiger du mien des actes de charité, j'aime mieux en faire en sa présence, et lui ôter même le moyen de m imiter en cela, comme un honneur qui n'est pas de son âge; car il importe quil ne s'accoutume pas à regarder les devoirs des hommes seulement comme desdevoiis d'enfants. Que si , me voyant assister les pauvres, il me questionne là dessus , et qu'il soit temps de lui répondre ' , je lui dirai : « Mon ami , c'est que quand les pauvres <« ont bien voulu qu'il y eût des riches, les riches ont promis de '< nourrir tous ceux qui n'auraient de quoi \ivre ni par leur bien « ni par leur travail. » « Vous avez donc aussi promis cela? » reprendra t-il. « Sans doute; je ne suis raaitre du bien qui p;issc " par mes mains qu'avec la condition qui est attachée à sa pro- " priété. M
Après avoir entendu ce discours (et l'on a vu comment on peut mettre un enfaiit en état de l'entendre) , un autre qu'Emile serait tenté de m'imiter et de se conduire en homme riclie : en jwrcil cas , j'cnii)èclieiais au moins (jue ce ne fût avec ostentation ; j'aimerais mieux qu'il liie dérobât mon droit et se cachât pour don-
> Un doit concevoir (|ue je no résous pas ses i|uesliuns «inand il lui plall; iiulrciiieiit ce sciait lu'asscrvir ii ses volonté» , et inc ineUrcdaiisIa plus (lall,^c^euse dt'|K'iulance où itii souvernciir puisse cUc Je son éUfve.