LIVRE II
Je moment se passe. On lui lil enfin le billet, mais il n'esl plus temps. Ah ! si 1 on eût su lire soi-même ! On en reçoit d'aulres : ils sont si courts ! le sujet en est si intéressant ! on voudrait essayer de les déchiffrer ; on trouve tantôt de l'aide et tantôt des refus. On s'évertue, on déchiffre enfin la moitié d'un billet : il s'agit d'aller demain manger delà crème... on ne sait où ni avec qui... combien on fait d'efforts pour lire le reste ! Je ne crois pas qu'Emile ait besoin du bureau. Parlcrai-je à présent de l'écriturePNon; j'ai honte de m'amuser à ces niaiseries dans un traité de l'éducation.
J'ajouterai ce seul mot qui fait une importante maxime : c'est que d'ordinaire on obtient trcs-sùrement et très-vite ce qu'on n'est point pressé d'obtenir. Je suis presque sûr qu'Emile saura parfaitement lire et écrire avant l'âge de dix ans, précisément parce qu'il m'importe fort peu qu'il le sache avant quinze ; mais j'aimerais mieux qu'il ne sût jamais lire , que d'acheter cette science au prix de tout ce qui peut la rendre utile : de quoi lui servira la lecture quand on l'en aura rebuté pour jamais! Id imprimis catere oportebit, ne stndia, qui amare nondum potest, oderit, et atnaritudinem semel perceptam eliam ullra rudes annos reformidét '.
Plus j'insiste sur ma méthode inaclivc , plus je sens les objections se renforcer. Si votre élève n'apprend rien de vous, il apprendra des autres. Si vous ne prévenez l'erreur par la vérité , il apprendra des mensonges : les préjugés que vous craignez de lui donner, il les recevra de tout ce qui l'environne; ils entreront par tous ses sens; ou ils corrompront sa raison, même avant qu'elle soit formée ; ou son esprit, engourdi par une longue inaction , s'absorbera dans la matière. L'inhabitude de penser dans l'enfance en ôte la faculté durant le reste de la vie.
Il me semble que je pourrais aisément répondre à cela : mais pom-quoi toujours des réponses.' Si ma méthode répond d'ellemême aux objections , elle est bonne ; si elle n'y répond pas , elle ne vaut rien. Je poursuis.
Si sur le plan que j'ai commencé do tracer vous suivez des règles directement contraires à celles qui sont établies ; si , au lieu de porter au loin l'esprit de voire élève; si, au lieu de l'égarer sans ci?sse en d'autres lieux, en d'autres climats, en d'aulres siècles, aux extrémités de la terre, et jusque dans les cieux,vous vousap-
' QuhtUI., lib. I, ca|>. I.
pliquez à le tenir toujours en lui-même , et attentif à ce qui le touche immédiatement ; alors vous le trouverez capable de perception, de mémoire, et même de raisonnement ; c'est l'ordre de la nature. A mesure que l'ctre scnsitif devient actif, il acquiert un discernement proportionnel à ses forces ; et ce n'est qu'avec la force surabondante à celle dont il a besoin pour se conserver , que se développe en lui la faculté spéculative propre à employer cet cxcs de forces à d'autres usages. Voulez-vous donc cultiver l'intelligence de votre élève ; cultivez les forces qu'elle doit gouverner. Exercez continuellement son corps ; rendez-le robuste et sain, pour le rendre sage et raisonnable ; qu'il travaille , qu'il agisse , qu'il coure , qu'il cric, qu'il soit toujours en mouvement; qu'il soit homme par la vigueur , et bientôt il le sera par la raison. Vous l'abrutiriez, il est vrai, par cette raélhode, si vous alliez . toujours le dirigeant, toujours lui disant : Va, viens, reste, fais ceci , ne fais pas cela. Si votre tête conduit toujours ses bras , la sienne lui devient inutile. Mais souvenez-vous de nos conventions : si vous n'êtes qu'un pédant , ce n'est pas la peine de me lire.
C'est une erreur bien pitoyable d'imaginer que l'exercice du corps nuise aux opérations de l'esprit ; comme si ces deux aciions ne devaient pas marcher de concert , et que l'une ne dût pas toujours diriger l'autre !
^ 11 y a deux sortes d'hommes dont les corps sont dans un exercice continuel , et qui sûrement songent aussi peu les uns que les autresà cultiver leur àme , savoir , les paysans et les sauvages. Les premiers sont rustres, grossiers, maladroits; le^ autres, connus par leur grand sens, le sont encore par la subtilité de leuresprit : généralement il n'y a rien de plus lourd qu'un paysan, ni rien de plus fin qu'un sauvage. D'où vient cette différence.^ C'est que lo premier, faisant toujours ce (ju'on lui commande, ou ce qu'il 3 vu faire à son pore , ou ce qu'il a fait lui-mèmo dt?s sa jeunesse , ne va jamais que par routine ; et , dans sa vie presque automate , occupé sans cesse des mêmes travaux, l'habitude et l'obéissance lui tiennent lieu de raison.
Pour le sauvage , c'est autre chose : n'étant attache à aucun
lieu , n'ayant point de tâche prescrite , n'obéissant à personne ,
sans autre loi que sa volonté , il est forcé de raisonner à chaque
action de sa vie ; il ne fait pas un mouvemcnl , pas un pas , sans
■4^^ en avoir d'avance envisagé les suites, .\iusi , plus son corps