LIVRE il. IIJ
s'exerce , plus son esprit s'éclaire ; sa force et sa raison croissent à 1.1 fois et s'étendent l'une par l'autre.
Savant précepteur, voyons lequel de nos deux, élèves ressemble AU sauvage, et lequel ressemble au paysan. Soumis en tout à une autorité toujours enseignante, le vôtre ne fait rien que sur parole ; ii n'ose manger quand il a faim, ni rire quand il est gai , ni pleurer quand il est triste , ni présenter une main pour l'autre , ni remuer le pied que comme on le lui prescrit ; bientôt il n'osera respirer (jue sur vos règles. A quoi voulez-vous qu'il pense , quand vous pensez à tout pour lui ? Assuré de votre prévoyance , qu'at-il besoin d'en avoir? Voyant que vous vous chargez de sa conservation , de son bien-élre , il se sent délivré de ce soin ; son jugement se repose sur le vôtre ; tout ce que vous ne lui défendez pas, il le fait sans réflexion , sachant bien qu'il le fait sans risque. Qu'a-t-il besoin d'apprendre à prévoir la pluie.' il sait que vous regardez au ciel pour lui. Qu'a-t-il besoin de régler sa promenade ? il ne craint pas que vous lui laissiez passer l'heure du diner. Tant que vous ne lui défendez pas de manger, il mange ; quand vous le lui défendez, il ne mange plus ; il n'écoute plus les avis de son estomac , mais les vôtres. Vous avez beau ramollir son corps dans riiiaction , vous n'en rendez pas son entendement plus flexible. Tout au contraire , vous achevez de décréditer la raison dans son esprit , en lui faisant user le peu qu'il en a sur les choses qui lui paraissent le plus inutiles. Ne voyant jamais à quoi elle est bonne , il juge enfin qu'elle n'est bonne à rien. Le pis qui pourra lui arriver de mal raisonner sera d'être repris , et il lest si souvent qu'il n'y songe guère ; un danger si commun ne l'effraye plus.
Vous lui trouvez pourtant de l'esprit ; et il en a pour babiller avec les femmes , sur le ton dont j'ai déjà parlé : mais qu'il soit dans le cas d'avoir à payer de sa personne , ù prendre un parti dans quelque occasion diflicile , vous le verrez cent fois plus stu- ■'i'if et plus béte que le fils du plus gros manant.
l'our mon élève , ou plutôt celui de la nature, exercé de bonne neure à se suffire à lui-même autant qu'il est possible , il no s'accoutume point à recourir sans cesse aux autres , encore moins a leur étaler son grand savoir. En revanche il \»zc , il prévoit, il raisonne en tout ce qui se rapporte immédiatement a Itii. Il ^ jase pas , il agit ; il ne sait pas un mot de ce qui se fait dans le
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monde , mais il sail forl bien faire ce qui lui convient. Comme il est sans cesse en mouvement, il est forcé d'observer beaucoup de choses , de connaître beaucoup d'effets ; il acquiert de bonne heure une grande expérience : il prend ses leçons de la nature et non pas des hommes ; il s'instruit d'autant mieux qu'il ne voit nulle part l'intention de l'instruire. Ainsi son corps et son esprit s'exercent à la fois. Agissant toujours d'après sa pensée, et non d'après celle d'un antre, il unit continuellement deux opérations ; plus il se rend forl et robuste , plus il devient sensé et judicieux. C'est le moyen d'avoir un jour ce qu'on croit incompatible , et ce que presque tous les grands hommes ont réuni, la force du corps et celle de l'àmo , la raison d'un sage et la vigueur d'un athlète. "^ Jeune instituteur, je vous prêche un art difficile ; c'est de gouverner sans préceptes, et de tout faire en ne faisant rien. Cet art, j'en conviens , n'est pas de votre âge; il n'est pas propre à faire briller d'abord vos talents, ni à vous faire valoir auprès des pères ; mais c'est le seul propre à réussir. Vous ne parviendrez jamais h faire des sages , si vous ne faites d'abord des polissons : c'était l'éducation des Spartiates; au lieu de les coller sur des livres, on commençait par leur apprendre à voler leur diner. Les Spartiates étaient-ils pour cela grossiers étant grands ? Qui ne connaît la force ot le sel de leurs reparties ? Toujours faits pour vaincre , ils écrasaient leurs ennemis en toute espèce de guerre ; et les babillards Athéniens craignaient autant leurs mots que leurs coups.
Dans les éducations les plus soignées , le maître commande et croit gouverner : c'est en effet l'enfant qui gouverne. Il se sert de ce que vous exigez de lui pour obtenir de vous ce qu'il lui plait , et il sait toujours vous faire payer une heure d'assiduité par huit jours de complaisance. A chaque instant il faut pactiser avec lui. Ces traités , que vous proposez à votre mode , et qu'il exécute à la sienne , tournent toujours au profit de ses fantaisies , surtout quand on a la maladresse de mettre en condition pour son profit ce qu'il est bien sûr d'obtenir, soit qu'il remplisse ou non la condition qu'on lui impose en échange. L'enfant , pour l'ordinairo , lit beaucoup mieux dans l'esprit du maître , que le maître dans le cœur de l'enfant. Et cela doit être : cm toute la sagacité qu'eût employée l'enfant livré à lui-même à pourvoir à la conservation de sa personne, iH'cmploie à sauver sa liberté naturelle des chaînes de son tyran; au lieu que rclui-ci , n'ayant nul intO'