UVRE II
rct si pressant à pcnétror l'aulrc, trouve quolcpiefois mieux son compte à lui laisser sa paresse ou sa vanité.
Prenez une route opposée avec votre élève ; qu'il croie toujours être le maître , et que ce soit toujours vous qui le soyez. II n'y a point d'assujettissement si parfait que celui qui garde l'apparence de la liberté ; on captive ainsi la volonté même. Le pauvre enfant qui ne sait rien , qui ne peut rien, qui ne connaît rien , n'est-il pas à votre merci? Ne disposez-vous pas , par rapport à lui, de tout ce qui l'environne ? N'éles-vous pas le maître de l'affecter comme il vous plaît ? Ses travaux , ses jeux , ses plaisirs , ses peines, tout n'est-il pas dans vos mains sans qu'il le sache.» Sans doute, il ne doit faire que ce qu'il veut ; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu'il fasse ; il ne doit pas faire un pas que vous ne l'ayez prévu, il ne doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce qu'il va dire.
C'est alors qu'il pourra se livrer aux ciercices du corps que lui demande son âge , sans abrutir son esprit ; c'est alors qu'au lieu d'aiguisor sa ruse à éluder un incommode empire , vous le verrez s'occuper uniquement à tirer de tout ce qui l'environne le parti le plus avantageux pour son bien-être actuel ; c'est alors que vous «erez étonné de la subtilité de ses inventions pour s'approprier tous les objets auxquels il peut atteindre , et pour jouir vraiment des choses sans le secours de l'opinion.
En le laissant ainsi maître de ses volontés , vous ne fomentez point SCS caprices. En ne faisant jamais que ce qui lui convient , il ne fera bientôt que ce qu'il doit faire ; et , bien que son corps soit dans un mouvement continuel , tant qu'il s'agira de son intérêt présont et sensible , vous verrez toute la raison dont il est capable se développer beaucoup mieux et d'une manière beaucoup plus appropriée à lui , que dans des études de pure spéculation.
Ainsi, ne vous voyant point attentif à le contrarier, ne se déGanl point de vous , n'ayant rien à vous cacher, il ne vous trompera point , il ne vous mentira point ; il se montrera tel qu'il est sans crainte ; vous pourrez l'étudier tout à votre aise , et disposer tout autour de lui les leçons que vous voulez lui donner, sans qu'il pense jamais en recevoir aucune.
Il n'épiera point non plus vos mœurs avec une curieuse jalousie, el ne se fera point un plaisir secret de vous prendre en faute. Cet inconvénient que nous prévenons est très-grand, l'u des premiers
soins des enfants est, comme je l'ai dit , de découvrir le faible de ceux qui les gouvernent. Ce penchant porte à la méchanceté, mais il n'en vient pas : il vient du besoin d'éluder une autorité qui Je» importune. Surchargés du joûg qu'on leur impose , ils cherchent il le secouer; elles défauts qu'ils trouvent dans les maîtres leur fournissent de bons moyens pour cela. Cependant l'habitude se prend d'observer les gens par leurs défauts , et de se plaire à leur en trouver. 11 est clair que voilà encore une source de vices bouchée dans le cœur d'Emile ; n'ayant nul intérêt à me trouver des défauts , il ne m'en cherchera pas , et sera peu tenté d'eu chercher à d'autres.
Toutes ces pratiques semblent difficiles , parce qu'on ne s'en avise pas ; mais dans le fond elles ne doivent point l'être. On est en droit de vous supposer les lumières nécessaires pour exercer le métier que vous avez choisi ; on doit présumer que vous connaissez la marche naturelle du cœur humain , que vous savez étudier l'homme et l'individu; que vous savez d'avance à quoi se pliera la volonté de votre élève à l'occasion de tous les objets intéressants pour son âge que vous ferez passer sous ses yeux. Oi-, avoir les instruments , et bien savoir leur usage , n'est-ce pas être maître de l'opération?
Vous objectez les caprices de l'enfant , et vous avez tort. Le caprice des enfants n'est jamais l'ouvrage de la nature , mais d'une mauvaise discipline : c'est qu'ils ont obéi ou commandé; et j'ai dit cent fois qu'il ne fallait ni l'un ni l'autre. Votre élève n'aura donc de caprices que ceux que vous lui aurez donnés; il est juste que vous portiez la peine de vos fautes. Mais, direz-vous, comment y remédier.' Gela se peut encore, avec une meilleure conduite et beaucoup de patience.
Je m'étais chargé , durant quelques semaines, d'un enfaut accoutumé non-seulement à faire ses volontés, mais encore à les faire faire à tout le monde, par conséquent plein de fantaisies *. Dès le premier jo>ir, pour mettre à l'essai ma complaisance, il voulut se lever à minuit. Au plus fort de mon sommeil , il saule à bas de son lit, prend sa robe de chambre et m'appelle. Je me lève , j'allume la chandelle ; il n'en voulait pasdavantage; au bout d'un quart
♦ [('.et enfant était le lils lie iiLitlami' Diipiii. Vovrz les Confi'fsionjs , au livre VII.] Ao/f de M. Pciilnhi.
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d'heure le sommeil le gagne , et il se recouche content de son t-preuve. Doux jours après il la réitère avec le même succès , et de ma part sans le moindre signe d'impatience. Comme il m'embrassait en se couchant, je lui dis très-posément : Mon petit ami, cela va forl bien ; mais n'y revenez plus. Ce mot excita sa curiosité , et dès le lendemain, voulant voir un peu comment j'oserais lui désobéir, il ne manqua pas de se relever à la même heure , et de m'appeler. Je lui demandai ce qu'il voulait. Il me dit qu'il ne pouvait dormir. 7'a»it pis, repris-je, et je me tins coi. Il me pria d'allumer la chandelle : Pourquoi faire? et ie me tins coi. Ce ton laconique commençait à l'embarrasser. Il s'en fut à tâtons chercher le fus! ! qu'il fit semblant de battre , et je ne pouvais m'empêcher de rire •'■■) l'entendant se donner des coups sur les doigts. Enfin, bien con-
incu qu'il n'en viendrait pas à bout, il m'apporta le briquet à mon lit ; je lui dis que je n'en avais que faire , et me tournai de l'autre côté. Alors il se mit à courir étourdiment par la chambre , criant, chantant, faisant beaucoup de bruit, se donnant, à la table et aux chaises , des coups qu'il avait grand soin de modérer, et dont il ne laissait pas de crier bien fort , espérant me causer de l'inquiétude. Tout cela ne prenait point ; et je vis que, comp-
';t sur do belles exhortations ou sur de la colère, il ne s'était
iliement arrangé pour ce sang-froid.
(".e|>end;mt, résolu de vaincre ma patience à force d'opiniâtreté, il continua son tintamarre avec un tel succès, qu'à la fin je m'échauffai ; et, pressentant que j'allais tout gâter par un emportement hors de propos, je pris mon parti d'une autre manière. Je me levai sans rien dire , j'allai au fusil que je ne trouvai point ; je le lui demande , il me le donne , pétillant de joie d'avoir enfin triomphé de moi. Je bals le fusil, j'allume la chandelle, je prends ji.ir la main mon petit Iwnhomme , je le mène tranquillement dans
M cabinet voisin dont les volets étaient bien fermés, et où il
y avait rien à casser : je l'y laisse sans lumière; puis fermant sur lui la porte à la clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas demander si d'aboni il y eut du vacarme ; je m'y étais attendu : je ne m'en émus point. Enfin le bruit s'apaise ; j'écoute , je l'entends s'arranger, je me tranquillise. Le lendemain , j'entre au jour dans le cabinet ; je trouve mon polit mutin couché sur un lit de repos , et dormant d'un profond sommeil , dont , après tant de fatigue , il devait avoir grand besoin.
«20 EMfLÉ.
L'affaire ne finit pas là. La mère apprit que l'enfant avait passe les deux tiers de la nuit hors de son lit. Aussitôt tout fut perdu , c'était un enfant autant que mort. Voyant roccasion bonne pour se venger, il fit le malade , sans prévoir qu'il n'y gagnerait rien. Le médecin fut appelé. Mallieureuseraent pour la mère , ce médecin était un plaisant , qui , pour s'amuser de ses frayeurs , s'appliquait à les augmenter. Cependant il me dit à Foreille : Laissezmoi faire ; je vous promets que l'enfant sera guéri pour quelque temps de la fantaisie d'être malade. En effet, la diète et la chambre furent prescrites, et il fut recommandé à l'apothicaire. Je soupirais de voir cette pauvre more ainsi la dupe de tout ce qui l'environnait , excepté moi seul , qu'elle prit en haine , précisément parce que je ne la trompais pas.
Après des reproches assez durs , elle me dit que son fils était délicat, qu'il était l'unique héritier de sa famille, qu'il fallait le conserver à quelque prix que ce fût, et qu'elle ne voulait pas qu'il fut contrarié. En cela j'étais bien d'accord avec elle; mais elle entendait par le contrarier ne lui pas obéir en tout. Je vis qu'il fallait prendre avec la mère le même ton qu'avec l'enfant. Madame, lui dis-je assez froidement , je ne sais point comment on élève un héritier, et , qui plus est , je ne veux pas l'apprendre ; vous pouvez vous arranger là-dessus. On avait besoin de moi pour quelque temps encore : le père apaisa tout ; la mère écrivit au précepteur de hâter son retour ; et l'enfant , voyant qu'il ne gagnait rien à troubler mon sommeil ni à être malade, prit enfin le parti de dormir lui-même et de se bien porter.
On ne saurait imaginer à combien de pareils caprices le petit tyran avait asservi son malheureux gouverneur; car l'éducation se faisait sous les yeux de la mère, qui ne souffrait pas que l'héritier fut désobéi en rien. A quelque heure qu'il voulût sortir, il fallait être prêt pour le mener, ou plutôt pour le suivre; et il avait toujours grand soin de choisir le moment où il voyait son gouverneur le plus occupé. Il voulut user sur moi du même empire , et se venger le jour du repos qu'il était forcé de me laisser la nuit. Je me prêtai de bon cœur à tout , et je commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que j'avais à lui complaire; après cela, quand il fut question de le guérir de sa fantaisie, je m'y pris aulremcnt.
Il fallut d'abord le racllre dans son tort , et cela ne fui pas