‹ Émile (volume 2)Chapitre 52 sur 240 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

donner une cullurc parliculicre. Cependant nous observons que les aveugles oui !c tact plus sur et plus fin que nous, parce que, n'étant pas guidés par la vue, ils sont forces d'apprendre à tirer uniquement du premier sens les jugements que nous fournit l'au- . Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux iijus l'obscurité, â connaître les corps que nous pouvons atteindre, à juger des objets qui nous environnent ; à faire , en un mot, ]r nuit et sans lumière, tout ce qu'ils font de jour et sans yeux? at que le soleil luit, nous avons sur eux l'avantage; dans les ténèbres , ils sont nos guides à leur tour. Nous sommes aveugles la moitié de la vie ; avec la différence que les vrais aveugles savent toujours se conduire , et que nous n'osons faire un pas au cœur de la nuit. On a de la lumière , me dira-t-on. Eh quoi ! toujours V machines ! Qui vous répond qu'elles vous suivront partout au in-Mîin ? Pour moi , j'aime mieux qu'Emile ait des yeux m bout des doigts que dans la boutique d'un chandelier. f:tes-vous enfermé dans un édifice au milieu de la nuit , frappez - mains ; vous apercevrez , au résonncment du lieu , si l'espace d ou petit, si vous êtes au milieu ou dans un coin. A de- 1 d'un mur, l'air moins ambiant et plus réfléchi vous porte une autre sensation au visage. Restez en place , et tournez-vous successivement de tous les côtés; s'il y a une porte ouverte, un -cr courant d'air vous l'indiquera. Êtes-vous dans un bateau , us connaîtrez , à la manière dont l'air vous fra|)pera le visage , •ii-seulement en quel sens vous allez , mais si le fil de la rivière ■us entraine lentement ou vite. Ces observations , et mille autres liiblables, ne peuvent bien se faire que de nuit; quelque attention que nous voulions leur donner en plein jour, nous serons aidés on distraits par la vue , elles nous échapperont. Cependant il n'y a encore ici ni mains ni bâton. Que de connaissances oculaires on peut acquérir jwr le toucher, même sans lien toucher du nt!

Ucaucoup de jeux de nuit. Cet avis est plus important qu'il ne

•mblc. La nuit effraye naturellement les hommes , et quelquefois

les animaux '. Li raison , les connaissances , l'esprit , le courage ,

délivrent peu de gens de ce tribut. J'ai vu des raisonneurs, des

•prils forts, des philosophes, des militaires intrépides en plein

' Cet effroi devient trcs-tiiaiiifcMc ilano le* Rrandes ét-lipscs de M>kil.

jour, trembler la nuit comme des femmes au bruit d'une feuille d'arbre. On attribue cet effroi aux contes des nourrices : on se trompe ; il a une cause naturelle. Quelle est cette cause? la même qui rend les sourds déliants et le peuple superstitieux , l'ignorance des choses qui nous environnent et de ce qui se passe autour de nous'. Accoutume d'apercevoir de loin les objets et de prévoir

' En voici encore une autre cause, l>icn expliqui^c par un pliilosophe doiit je cite souvent le livre , et dont les grandes vues m'instruisent encore plus souvent.

« Lors((ue, par des circonstances- particulières, nous ne pouvons avoir « une idée juste de la distance , et que nous ne pouvons juger des objets « {|ue par la grandeur de rangle ou plutôt de limage qu'ils forment dans « nos yeux , nous nous trompons alors nécessairement sur la grandeur de « ces objets. Tout le monde a éprouvé qu'en voyageant la nuit on prend un « buisson dont on est près pour un grand arbre dont on est loin , ou bien « on prend un grand arbre éloigné pour un buisson qui est voisin : de « même , si on ne connaît pas les objets par leur forme , et (pi' on ne puisse « avoir par ce moyen aucune idée de distance , on se trompera encore « nécessairement: une mouche qui passera avec rapidilék quelques pouces « de distance de nos yeux nous paraîtra dans ce cas être un oiseau cpii en « serait à une très-grande distance; un cheval qui serait sans mouvement « dans le milieu d'une campagne , et qui serait dans une attitude scmbla- « ble , par exemple , à celle d'un mouton , ne nous paraîtra plus qu'un gros « mouton , Linl que nous ne reconnaîtrons pas (pie c'est un cheval ; mais « dès que nous l'aurons reconnu , il nous paraîtra dans l'instant gros comme « un cheval , et nous rectifierons sur-le-champ notre premier jugement.

« Toutes les fois qu'on se trouvera dans la nuit dans des lieux inconnus « où l'on ne pourra jugerde la distance, et où l'on ne pourra reconnaître la « forme des choses à cause de l'obscurité , on sera en danger de tomlwr à « tout instant dans l'erreur au sujet des jugements que l'on fera sur les ol>- « jets qui se présenteront. C'est de là que vient la frayeur et resp('ce de

• crainte intérieure que l'obscurité de la nuit fait sentir k presque tous les « hommes ; c'est sur cela qu'est fondée l'apparence des six-ctres et « des figures gigantes(|Hcs et épouvanlables (pic tant de gens disent « avoir vus. On leur répond communément que ces figures étaient dans « leur imagination : cependant elles pouvaient être réellement dans « leurs yeux, et il est très-possibln (ju'ils aient en effet vu ce qu'ils disent « avoir vu : car il doit arriver nécessairement , toutes les fois qu'on ne « pourra juger d'un objet que par l'angle tpi'il forme dans l'cril , (|ne cet « objet inconnu grossira et grandira h mesure (pi'on en sera plus voisin ; et « (jne s'il a d'abord paru au spectateur, qui ne peut connaître ('e (lu'il voit

• ni juger à quelle distance il le voit ; que s'il a paru, dis-je , d'abord de « la hauteur de quebiues |iiedsl()rs(|u'il était ."i distance de vingt on trente « pas, il doit paraître haut de plusieurs toises lorsqu'il n'en sera plus éloi-

• gné que de (|uel(|ucs pieds ; c'c (pii doit en effet l'étonner et l'effrayer,

• jus(|u'k ce qu'enfin il vienne à toucher l'objet ou k le reconnaître ; car, « dans l'instant même (ju'il reconnaîtra ce que c'est, cet objet ()ui lui |>a- « raissait giganlesiue diminuera tout h cou|>. et ne lui paraîtra plus avoir « ipic sa grandeur rM\v ; mais, si l'on fuit ou qu'(m n'ose approcher, il

• est certain qu'on n'aura d'autre idée de cet objet que celle de l'image

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