LIVRE II. fif
pour faire entendre l'esprit de ces sortes de jeux. S'il faut tout vous dire , ne me lisez point.
Quels avantages un homme ainsi élevé n'aura-t-il pas la nuit siir les autres hommes ! Ses pieds accoutumés à s'affermir dansles ti-nèbres, SCS mains exercées à s'appliquer aisément à tous les corps environnants, le conduiront sans peine dans la plus épaisse obscurité. Son imagination , pleine des jeux nocturnes de sa jeunesse, se tournera difficilement sur des objets effrayants. S'il croit entendre des éclats de rire, au lieu de ceux des esprits follets , ce serontceux de ses anciens camarades; s'il se peint une assemblée , ce ne sera point pour lui le sabbat , mais la chambre de son gouverneur. La nuit, ne lui rappelant que des idées gaies, ne lui sera jamais affreuse ; au lieu de la craindre , il l'aimera. S'agit-il d'une expédition militaire, il sera prêt à toute heure, aussi bien seul qu'avec sa troupe. Il entrera dans le camp de S.1Ù1 , il le parcourra sans s'égarer , il ira jusqu'à la tente du roi sans éveiller personne, il s'en retournera sans être aperçu. Fautil enlever les chevaux de Rhésus , adressez-vous à lui sans crainte. Parmi les gens autrement élevés , vous trouverez difficilement un riysse.
J'ai vu des gens vouloir, par des surprises, accoutumer les onfants à ne s'effrayer de rien la nuit. Cette méthode est trèsmauvaise; elle produit un effet tout contraires celui qu'on cherche , et ne sert qu'à les rendre toujours plus craintifs. Ni la raison ni l'habitude ne peuvent rassurer sur l'idée d'un danger présent dont on ne peut connaître le degré ni l'espèce, ni sur la crainte des surprises qu'on a souvent éprouvées. Cependant , comment s'assurer de tenir toujours votre élève exempt de pareils accidents? Voici le meilleur avis, ce me semble, dont on piii>NC le prévenir là-dessus. Vous êtes alors , dirais-je à mon fimilo, dans le cas d'une juste défense; car l'agresseur ne vous laisse pas juger s'il veut vous faire mal ou peur, et, comme il a pris ses avantages , la fuite même n'est pas un refuge pour vous. Saisissez donc hardiment celui qui vous surprend de nuit , homme, ou béte, il n'importe; serrez-le, empoignez-le de toute votre force : s'il se débat , frappez , ne marchandez point les coups; et, quoi qu'il puisse dire ou faire, ne lâchez jamais prise que vous ne sachiez bien ce que c'est. L'éclaircissement vous apprendra probablement qu'il n'y avait pas beaucoup à craindre.
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cl cette manière de traiter les plaisants doit naturellement les rebuter d'y revenir.
Quoique le toucher soit de tous nos sens celui dont nous avons le plus continuel exercice , ses jugements restent pourtant , commeje l'ai dit, imparfaits et grossiers plus que ceux d'aucun autre , parce que nous mêlons continuellement à son usage celui de la vue , et que l'œil atteignant à l'objet plus tôt que la main , l'esprit juge presque toujours sans elle. En revanche les jugements du tactsoat les plus sûrs, précisément parce qu'ils sont les plus bornés ; car , ne s'étendant qu'aussi loin que nos mains peuvent atteindre , ils rectifient l'étourderie des autres sens , qui s'élancent au loin sur des objets qu'ils aperçoivent à peine , au lieu que tout ce qu'aperçoit le toucher il l'aperçoit bien. Ajoutez que , joignant, quand il nous plait, la force des muscles à l'action des nerfs , nous unissons , par une sensation simultanée , au jugement de la température , des grandeurs, des figures, le jugement du poids et de la solidité. Ainsi le toucher , étant de tous les sens celui qui nous instruit le mieux de l'impression que les corps étrangers peuvent faire sur le nôtre , est celui dont l'usage est lo plus fréquent , et nous donne le plus immédiatement la connaissance nécessaire à notre conservation.
Comme le toucher exercé supplée à la vue, pourquoi ne pourrait-il pas aussi suppléer à l'ouïe jusqu'à certain point , puisque les sons excitent dans les corps sonores des ébranlements sensibles au tact? En posant une main sur le corps d'un violoncelle , on peut , sans le secours des yeux ni des oreilles , distinguer , à la seule manière dont le bois vibre et frémit , si le son qu'il rend est grave ou aigu, s'il est tiré de la chanterelle ou du bourdon. Qu'on exerce le sens à ces différences, je ne doute pas qu'avec lo temps on n'y put devenir sensible au point d'entendre un air entier par les doigts. Or , ceci supposé , il est clair qu'on pourrait aisément parler aux sourds en musique ; caries tons et les temps, n'étant pas moins susceptibles de combinaisons régulières que les articulations et les voix , peuvent être pris de même pour les éléments du discours.
Il y a dos exercices qui émoussent lo sens du toucher et le ren» dont plus obtus ; il'autros au contraire l'aiguisent et le rendent plus délicat et phis lin. Los premiers, joignant beaucoup de mouvement el do force à la continuelle impression des corps durs , ron-