LIVRE II
i|u ils font dans noire œil ; et comme cette ouverture est un effet
simple d'une cause composée , le jugement qu'U excite en no.is
laisse ctiaque cause particulière indéterminée, ou devient né-
'•<»?sairement fautif. Car comment distinguer à la simple vue si
iigie sous lequel je vois un objet plus petit qu'un autre est tel ,
rce que ce premier objet est en efTct plus petit , ou parce qu'il
' plus éloigné ?
I! faut donc sui\Te ici une méthode contraire à la précédente : au !j de simplifier la sensation , la doubler , la vérifier toujours par une autre ; assujettir l'organe visuel à l'organe tactile , et réprimer, pour ainsi dire , l'impétuosité du premier sens par la marche pesante et réglée du second. Faute de nous asservir à cette pratique , nos mesures par estimation sont très-inexactes. Nous n'avons nulle précision dans le coup d'œil pour juger les hauteurs, '■^ longueurs , les profondeurs , les dislances ; et la preuve que ce ;)t pas tant la faute du sens que son usage , c'est que les ingéurs, les arpenteurs , les archilectes , les maçons, les peintres , t en général le coup d'œil beaucoup plus sur que nous , et apprécient les mesures de l'étendue avec plus de justesse ; parce que leur métier leur donnant en ceci l'expérience que nous négligeons d'acquérir , ils ôtent l'équivoque de l'angle par les apparences qui l'accompagnent, et qui déterminent plus exactement à leurs ux le rapport des deux causes de cet angle. Tout ce qui donne du mouvement au corps sans le contraindre -t toujours facile à obtenir des enfants. Il y a mille moyens de - intéresser à mesurer , à connaître , à estimer les distances. lia un cerisier fort haut , comment ferons-nous pour cueillir des l'échelle de la grange est-elle bonne pour cela? Voilà un i fort large , comment le traverserons- nous .' une des pland»fs de la cour poscra-t-elle sur les deux bords? Nous voudrions, de nos fenêtres , pécher dans les fossés du château ; combien de brasses doit avoir notre ligne ? Je voudrais faire une balançoire <*«tre ces deux arbres ; une corde de deux toises nous suffira-t- •■? On me dit que dans l'autre maison notre chambre aura :i;it-cinq pieds carrés; croyez-vous qu'elle nous convienne? r i-t-elle plus grande que celle-ci? Nous avons grand'faim , voi- 'Icux villages; auquel des deux serons-nous plus tôt pour di-^ r? etc.
Il s'agissait d'exercer à la course un enfant indolent et paresnot s». — f.i»ii.F.. 13
l'iG LMILK.
scux , qui ne se portait pas de lui-même à cet exercice ni à aucun autre, quoiqu'on le destinât à l'état militaire : il s'était persuadé , je ne sais comment, qu'un homme de son rang ne devait rien faire ni rien savoir , et que sa noblesse devait lui tenir lieu de bras , de jambes, ainsi que de toute espèce de mérite. A faire d'un tel gentilhomme un Achille au pied léger , l'adresse de Chiron même eût eu peine à suffire. La difficulté était d'autant plus grande , que je ne voulais lui prescrire absolument rien : j'avais banni de mes droits les exhortations , les promesses , les menaces , l'émulation, le désir de briller: comment lui donner celui de courir sans lui rien dire ? Courir rooi-raome eût été un moyen peu sur, et sujet il inconvénient. D'ailleurs il s'agissait encore de tirer dicet exercice quelque objet d'instruction pour lui , afin d'accoutumer les opérations de la raaciiine et celles du jugement à marcher toujours de concert. Voici comment je m'y i)ris: moi , c'està-dire celui qui parle dans cet exemple.
En m'allant promener avec lui les après-midi , je mettais quelquefois dans ma poche deux gâteaux d'une espèce ({u'il ainiait beaucoup ; nous en mangions chacun un à la promenade ' , et nous revenions fort contents. Un jour il s'aperçut que j'avais trois gâteaux ; il en aurait pu manger six sans s'incommoder ; il dépêche promptement le sien, pour demander le troisième. Non , lui disje : je le mangerais fort bien moi-même , ou nous le partagerion.** mais j'aime mieux le voir disputer à la course par ces deux j)etit garçons que voilà. Je les appelai, je leur montrai le gâteau, eî leur proposai la condition. Ils ne demandèrent pas mieux. Lo gâteau fut posô sur une grande pierre (jui servit de but , la carrière fut marquée ; nous allâmes nous asseoir : au signal donné les petits garçons partirent ; le victorieux se s;dsit du gâteau , et le mangea sans miséricorde aux yeux des spectateurs et du vaincu.
Cet amusement valait mieux que le gâteau ; mais il ne prit pa> d'abord et ne produisit rien. Je ne me rebutai ni ne me pressai : l'instruction des enfants est un métier où il faut savoir pordio dn temps jK)uren gagner. Nous continuâmes nos promenades ; souvent
' Promenade di<impêtre, comme on verra dans l'instant. !.('< iironnn.ides inililiiiues des villes sont pcrniiieiises ;in\ enfants de l'un ot de I H ; • sexe. (;'esl là (ni'ils eommcncent à se rendre vains, et h vouloir èlir i eu irdés : c'est au Luxembourg, aux ruilcries, surtout au Palais-Hoyal , i|ui' la belle jeunesstî de Paris va prendre cet air impertinent et fat qui la rend si rUlieule, et la fait luK'iet délester dans toute l'KuroiH',