LIVRE II
Tout ce qui se fait est faisal)le. Or, rien n'est plus commun que io voir des enfants adroits et découplés avoir dans les membres la M nie agilité que peut avoir un homme. Dans presque toutes les ircs on en voit faire des équilibres, marcher sur les mains, iiiter, danser sur la corde. Durant combien d'années des troupes • nfanls n'oot-elles pas attiré par leurs ballets des spectateurs à Comédie italienne ! Qui est-ce qui n'a pas oui parler en Allema- iie et en Italie de la troupe pantomime du célèbre Nicoliiii? Queljiruna-t-ii jamais remarqué dans ces enfants des mouvements moins développés, des attitudes moins gracieuses, une oreille Minins juste , une danse moins légère que dans les danseurs tout rmés? Qu'on ait d'abord les doigts épais, courts , peu mobiles, s mains potelées et peu capables de rien empoigner; cela empéle-t-il que plusieurs enfants ne sachent écrire ou dessiner à .:e où d'autres ne savent pas encore tenir le crayon ni la plume .' )ut Paris se souvient encore de la petite .Anglaise qui faisait à \ ans des prodiges sur le clavecin '. J'ai vu chez un magistrat , !i fils, petit bonhomme de huit ans, qu'on mettait sur la table I dessert comme une stitue au milieu des plateaux, jouer là d'un . lolon presque aussi grand que lui , et surprendre par son exécution les artistes mêmes.
Tous ces exemples et cent mille autres prouvent , ce me semble , que l'inaptitude qu'on suppose aux enfants pour nos exercices est imaginaire , et que, si on ne les voit point réussir dans quelques-uns, c'est qu'on ne les y a jamais exercés.
On rac dira cpie je tombe ici , par rapport au corps , dans le) défaut de la culture prématurée que je blâme dans les enfants i : rapport à l'esprit. La différence est très-grande ; car l'un de l s progrès n'est qu'apparent , mais l'autre est réel. J'ai prouvé 1'^ l'esprit qu'ils paraissent avoir, ils ne l'ont pas; au lieu quei it ce qu'ils paraissent faire ils le font. D'ailleurs , on doit touirs songer que tout ceci n'est ou ne doit être que jeu , direction licile et volontaire des mouvements que la nature leur demande ; irt de varier leurs amusements pour les leur rendre plus agréais, sans que jamais la moindre contrainte les tourne en trail : car, enûu, de quoi s'amuseront-ils dont je ne puisse faire I objet d'instniction pour eux? et quand je ne le pourrais pas,
' l'n ijetit garçon de »f\<l ans en a fait ilqMiis ce tcmps-l.'» (ii* plti^ ('l-iinantHMicdro.
pourvu qu'ils s'amusent sans inconvénient et que le temps se passe , leur progrès en toute chose n'importe pas quant à présent; au lieu que, lorsqu'il faut nécessairement leur apprendre ceci ou cela, comme qu'on s'y prenne, il est toujours impossible qu'on en vienne àbout sans contrainte, sans fâcherie et sans ennui.
Ce que j'ai dit sur les deux sens dont l'usage est le plus continu et le plus important peut servir d'exemple de la manière d'exercer les autres. La vue et le toucher s'appliquent également sur les corps en repos et sur les corps qui se meuvent; mais comme il n'y a que l'ébranlement de l'air qui puisse émouvoir le sens de l'ouïe, il n'y a qu'un corps en mouvement qui fasse du bruit ou du son; et, si tout était en repos, nous n'entendrions jamais rien. La nuit donc, où, ne nous mouvant nous-mêmes qu'autant qu'il nous plait, nous n'avons à craindre que les corps qui se meuvent, il nous importe d'avoir l'oreille alerte, et de pouvoir juger, par la sensation qui nous frappe, si le corps qui la cause est grand ou petit, éloigne ou proche ; si son ébranlement est violent ou faible. L'air ébranlé est sujetà des répercussions qui le réfléchissent, qui, produisant des échos, répètent la sensation , et font entendre le corps bruyant ou sonore en un autre lieu que celui où il est. Si dans une plaine ou dans une vallée on met l'oreille à terre , on entend la voix des hommss et le pas des chevaux de beaucoup plus loin qu'en restant debout.
Comme nous avons comparé la vue au toucher, il est bon de la comparer de même à l'ouïe , et de savoir laquelle des deux impressions , partant à ia fois du même corps , arrivera le plus tôt à son organe. Quand on voit le feu d'un canon , l'on peut encore se mettre à l'abri du coup ; mais sitôt qu'on entend le bruit , il n'est plus temps , le boulot est là. On peut juger de la distance où se fait le tonnerre par l'inteiTallc de temps qui se passe de l'éclair au coup. Faites en sorte que l'enfant connaisse toutes ces expériences ; qu'il fasse celles qui sont à sa portée , et qu'il trouve les autres par induction : mais j'aime cent fois mieux qu'il les ignore, que s'il faut que vous les lui disiez.
Nous avons un organe qui répond à l'ouie, savoir celui de ia voix ; nous n'en avoiis pas de même qui réponde à la vue , ei nous ne rendons pas les couleurs comme les sons. C'est un moyen de plus pour rultiver le premier sens , en exerrant l'organe actif al l'organe passif l'un par l'autre.