LIVRE II
L'homme a trois sortes de voix : saToir, la voix parl.-tnteou articulée , la voix chantante ou mélodieuse , et la voix pathétique ou accentuée , qui sert de langage aux passions, et qui anime le chant et la parole. L'enfant aces trois sortes de voix ainsi que l'homme, sans les savoir allier de même : il a comme nous le rire , les cris , les plaintes, l'exclamation, les gémissements ; mais il ne sait pas en mêler les inflexions aux deux autres voix. Une musique parfaite est celle qui réunit le mieux ces trois voix. Les enfants sont incapables de celte musique-là , et leur chant n'a jamais d'àme. De même , dans la voix parlante , leur langage n'a point d'accent ; ils crient, mais ils n'accentuent pas ; et comme dans leur discours il y a peu d'accent, il y a peu d'énergie dans leur voix. Notre '!« ve aura le parler plus uni , plus simple encore , parce que ses issions, n'étant pas éveillées , ne mêleront point leur langage 1 sien. N'allez donc pas lui donner à réciter des rôles de trago- •■ et de comédie, ni vouloir lui apprendre, comme on dit, à liiclamer. Il aura trop de sens pour savoir donner un ton à des ' lioses qu'il ne peut entendre, et de l'expression à des sentiments 1 il n'éprouva jamais.
Apprenez-lui à parler uniment, clairement, à bien articuler, à
prononcer exactement et s<ins affectation , à connaître et à suivre
" if'cent grammatical et la prosodie, à donner toujours assez de
IX pour être entendu, mais à n'en donner jamais plus qu'il ne
i.iiit, défaut ordinaire aux enfants élevés dans les collèges : en
' Hile chose rien de superflu.
De même, dans le chant , rendez sa voix juste , égale , flexible,
Morc ; son oreille sensible à la mesure et à l'harmonie ; mais rien
plus. La musique imitative et théâtrale n'est pas de son âge; je
voudrais pas même qu'il chantât des paroles; s'il en voulait
rinter, je tâcherais de lui faire des chansons exprès, inléres-
iiour son âge , et aussi simples que ses idées.
isc bien qu'étant si peu pressé de lui apprendre à lire l'é-
iuii- , je ne le serai pas non plus de lui apprendre à lire la mu-
i'ie. Écartons de son cerveau toute attention trop pénible, et ne
"is hâtons point de fixer son esprit sur des signes de convention.
'i, je l'avoue, semble avoir sa difliculté; car si la connaissance
s notes ne parait pas d'abord plus nécessaire pour savoir chati-
r que celle des lettres pour savoir parler, il y a pourtant cette
férence, qu'en parlant nous rendons nos propres idées, tt
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qu'en chantant nous ne rendons guère que celles d autrui. Or, pour les rendre , il faut les lire.
Mais , premièrement, au lieu de les lire on les peut ouïr, et un chant se rend à l'oreille encore plus (idèleinent qu'à l'œil. De plus, pour bien savoir la musique il ne suffit pas de la rendre , il la faut composer; et l'un doit s'apprendre avec l'autre , sans quoi l'on ne la sait jamais bien. Exercez votre petit musicien d'abord à faire des phrases bien régulières , bien cadencées ; ensuite à les lier entre elles par une modulation très-simple , enfin à marquer leurs différents rapports par une ponctuation correcte ; ce qui se fait par le bon choix des cadences et des repos. Surtout jamais de chant bizarre , jamais de pathétique ni d'expression. Une mélodie toujours chantante et simple , toujours dérivant des cordes essentielles du ton, et toujours indiquant tellement la basse, qu'il la sente et l'accompagne sans peine ; car, pour se former la voi x et l'oreille, il ne doit jamais chanter qu'au clavecin.
Pour mîcux marquer les sons , on les articule on les prononçant ; de là l'usage de solfier avec certaines syllabes. Pour distinguer les degrés il faut donner des noms et à ces degrés et à leurs différents termes fixes; de là les noms des intervalles, et aussi les lettres de l'alphabet dont on marque les touches du clavier et les notes de la gamme. G et A désignent dos sons fixes , invariables, toujours rendus par les mêmes touches. Ut et la sont autre chose. Ut est coustamment la tonique d'un mode majeur, ou la médiante d'un mode mineur. La est constamment la tonique d'un mode mineur, ou la sixième note d'un mode majeur. Ainsi les lellrcs marquent les termes immuables des rapports de notre système musical, et les syllabes marquent les termes homologues des rapports semblables en divers tons. Les lettres indicjuent les touches du clavier, et les syllabes les degrés du mode. Les musiciens français ont étrangement brouillé ces distinctions ; ils ont confondu le sens des syllabes avec le sens des lettres ; et doublant inutilement les signes des touches , ils n'en ont point laissé pour exprimer les cordes des tons : en sorte que pour eux ut et C sont toujours la même chose; ce qui n'est pas, et ne doit pas cire, car alors de quoi servirait C? Aussi leur manière de solfier est-elle d'une difdcullé excessive sai\s être d'aucune utilité , s;n\s porter, aucune idéenellç à l'esprit, puisque, par celle mélhodc, cesdcuxi syllabes ut et mi , par exemple , peuvent également signifier unf^