‹ Émile (volume 2)Chapitre 63 sur 240 · LIVRE H · texte numérisé non relu

LIVRE H

l'a des saveurs peu relevées , et ne se forme point uu goût ^clusif.

Je n'examine pas ici si celle manière de vivre est plus saine ou '.on; ce n'est pas ainsi que je l'envisage. Il me suffit de savoir, pour la préférer, que c'est la plus conforme à la nature , et celle •lui peut le plus aisément se plier à toute autre. Ceux qui disent l'il faut accoutumer les enfants aux aliments dont ils useront : mt grands ne raisonnent pas bien , ce me semble. Pourquoi iir nourriture doit-elle être la même , tandis que leur manière de. :vre est si différente? Un homme épuisé de travail, de soucis, : peines, a besoin d'aliments succulents qui lui portent de nou- \eaux esprits au cerveau ; un enfant qui vient de s'ébattre, et fiont le corps croit , a besoin d'une nourriture abondante qui lui fasse lucoup de chyle. D'ailleurs l'homme fait a déjà son état , son iiploi , son domicile; mais qui est-ce qui peut être sur de ce que i fortune réserve à l'enfant? En toute chose ne lui donnons point uue forme si déterminée , qu'il lui en coûte trop d'en changer au besoin. Ne faisons pas qu'il meure de faim dans d'autres pays , s'il '■ traîne partout à sa suite un cuisinier français, ni qu'il dise un 'ir qu'on ne sait manger qu'en France. Voilà , par parenthèse , un t éloge! Pour moi, je dirais au contraire qu'il n'y a que ii<;ais qui ne savent ps manger, puisqu'il faut un art si irliculier pour leur rendre les mets mangeables. De nos sensations diverses, le goût donne celles qui généralement nous affectent le plus. Aussi sommes-nous plus intéressés à bien juger des substances qui doivent faire partie de la nôtre , que de celles qui ne font que l'environner. Mille choses sont indifféla toucher, a l'ouïe, à la vue; mais il n'y a presque rien rent au goût. De plus , l'activité de ce sons est toute physique cl nialtriclle : il est le seul qui ne dit rien à l'imagination, du moins (riui dans les sensations duquel elle entre le moins; au Il que l'imitation et l'imagination mêlent souvent du moral à l'Tipression de tous les autres, .\ussi, généralement, les cœurs idres et voluptueux, les caractères passionnés et vraiment seniilcs, faciles à émouvoir par les autres sens , sont-ils assez tièdes jf cdui-ci. De cela même qui semble mettre le goût au-dessous d eux , et rendre plus méprisable le penchant qui nous y livre , je conclurais au contraire que le moyen le plus convenable pour gou- ' •mer les enfants est de les mener par leur bouche. Le mobile de

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la gourmandise est surtout préférable à celui de la vanité, on ce que la première est un appétit de la nature , tenant immédiatement au sens , et que la seconde est un ouvrage do l'opinion , sujet au caprice des hommes et à toutes sortes d'abus. La gourmandise est la passion de l'enfance ; cette passion ne tient devant aucune autre ; à la moindre concurrence elle disparait. Eh ! croyez-moi , l'enfant ne cessera que trop tôt de songer à ce qu'il mange ; et quand son cœur sera trop occupé , son palais ne l'occupera guère. Quand il sera grand, raille sentiments impétueux donneront le change à la gourmandise , et ne feront (ju'irriter la vanité ; car celte dernière passion seule fait son proïit des autres , et à la fin les engloutit toutes. J'ai quelquefois examiné ces gens qui donnaient de l'importance aux bons morceaux , qui songeaient , en s'éveillant , à ce qu'ils mangeraient dans la journée , et décrivaient un repas avec plus d'exactitude que n'en met Polybe à décrire un combat. J'ai trouve que tous ces prétendus hommes n'étaient que des enfants de quarante ans , sans vigueur et sans consistance, fruges consnmere nati*. La gourmandise est le vice des cœurs qui n'ont point d'étoffe. L'âme d'un gourmand est toute dans son palais , il n'est fait que pour manger ; dans sa stupide incapacité il n'est qu'à table à sa place, il ne sait juger que des plats : laissonslui sans regret cet emploi; mieux lui vaut celui-là qu'un autre, autant pour nous que pour lui.

Craindre que la gourmandise ne s'enracine dans un enfant capable de quelque chose, est une précaution de jjctit esprit. Dans l'enfance on ne songe qu'à ce qu'on mange ; dans l'adolescence on n'y songe plus, tout nous est bon , et l'on a bien d'autres affaires. Je ne voudrais pourtant pas qu'on allât faire un usage indiscret d'un ressort si bas, ni étayor d'un bon morceau l'honneur de faire une belle action. Mais je ne vois pas pounpioi , toute l'onfanco n'étant ou ne devant être ((uc jeux ot folâtres amusements, des exercices purement corporels n'auraient pas un prix matériel et sensible. Qu'un petit iMajorquin , voyant un panier sur le haut d'un arbre, l'abatte à coups de fronde, n'est-il pas bien juste qu'il en profile , et qu'un bon déjeuner répare la force qu'il use à le gagner ' ? Qu'un jeune Spartiate , à travers les risques de cent coups de

• HOR., lih. 1 , pp. 2.

' Il y a bien des siècles que les M.ijoniuinsoiil ponlu ivl usiiw ; il rsl ilu ininps de la célébrité de Icui-s frondeurs.

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