‹ Émile (volume 2)Chapitre 66 sur 240 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

|uUlenl, qu'on a lieu de s'étonner : encore ces preniiers-ià pourraient-ils jostitier leur barbarie par des excuses qui man- .{ueut à la nôtre , et dont le défaut nous rend cent fois plus barbares qu'eux.

< Mortels bien-aimés des dieux , nous diraient ces premiers liommcs, comparez les temps, voyez combien vous êtes heureux et combien nous étions misérables ! La terre nouvellement formée et l'air chargé de vapeurs étaient encore indociles à l'or- >Ire des saisons; le cours incertain des fleuves dégradait leurs 1 ives de toutes parts ; des étangs , des lacs , de profonds marécages inondaient les trois quarts de la surface du monde ; l'autre ijuart était couvert de bois et de forêts stériles, La terre ne pro-

• tluisait nuis bons fruits ; nous n'avions nuls instruments de la- « bournge ; nous ignorions l'art de nous en servir, et le temps de

la moisson ne venait jamais pour qui n'avait rien semé. Ainsi la f.iim ne nous quittait point. L'hiver, la mousse et l'écorce des irbres étaient nos mets ordinaires. Quelques racines vertes de < liiendenl et de bruyère étaient pour nous un régal ; et quand les bommes avaient pu trouver des faines, des noix ou du gland, ils en dansaient de joie autour d'un chêne ou d'un hét: e, au son de quelque chanson rustique , a[)pelant la terre 4eur nourrice et leur mère : c'éLiit là leur seule fêle, c'étaient leurs uniques jeux ;

« tout le reste de la vie humaine n'était que douleur, peine et

' misère.

<< EnCn , quand la terre dépouillée et nue ne nous offrait plus I icn, forcés d'outrager la nature pour nous conserver, nous mangeâmes les compagnons de notre misère , plutôt que de pé-

« rir avec eux. Mais vous, hommes cruels, qui vous force à verser

• du sang? Voyez quelle affluence de biens vous environne ! com- < bien de fruits vous produit la terre I que de richesses vous don- « ncnt les champs et les vignes ! que d'animaux vous offrent leur

lait pour vous nourrir, et leur toison pour tous habiller ! Que " leur demandez-vous de plus.' et quelle rage vous porte à com- " mettre tant de meurtres, rassasiés de biens et regorgeant de vivres? Pourquoi mentez- vous contre notre mère, en l'accusant lie iie pouvoir vous nourrir? Pourquoi |)échez-vous contre Gères , inventrice des saintes lois, et contre le gracieux Bacchus , i-onsolatrur des hommes ? comme si leurs dons prodigués ne ' suffisaient pas à la consen-alion du genre humain ! Comment

n avez-voiisle cœur de mêler avec leursdouxfruitsdesooscmenls n sur vos tables , et de manger avec le lait le sang des bêles qui <• vous le donnent? Les panthères et les lions , que vous appelez « bétes féroces , suivent leur instinct par force, et tuent les autres « animaux pour vivre. Mais vous , cent fois plus féroces quMles , « vous combattez l'instinct sans nécessité, pour vous livrera vos « plus cruelleii délices. Les animaux que vous mangez ne sont pas « ceux qui mangent les autres : vous ne les mangez pas ces animaux « carnassiers, vous les imitez : vous n'avez faim que des bêles « innocentes et douces qui ne font de mal à personne , qui s'atn tachent à vous, qui vous servent, et que vous dévorez pour p; ix « de leurs services.

« 0 meurtrier contre nature ! si tu t'obstines à soutenir qu'elle " t'a fait pour dévorer les semblables , des cires de chair et d'os , « sensibles et vivants comme loi , étouffe donc l'horreiu- qu'elle « t'inspire pour ces affreux repas; tue les animaux toi-même , je " dis de tes propres mains , sans ferrcmonls , sans coutelas ; dé- « chire-les avec tes ongles , comme font les lions et les ours ; n mords ce bœuf, et le mois en pièces ; enfonce les griffes dans sa « peau ; mange cet agneau tout vif, dévore ces chairs toutes chau- « des , bois son âme avec son sang. Tu frémis ! tu n'oses sentir « palpiter sous ta dent une chair vivante ! Homme pitoyable ! tu « commences par tuer l'animal , et puis tu le manges , comme " pour lo faire mourir deux fois. Ce n'est pas assez, la chair morte « le répugne encore , les entrailles ne peuvent la supporter; il la « faut transformer i)ar le feu , la bouillir, la rôtir, l'assaisonner de « drogues qui la déguisent : il le faut des chaircuitiers *, des cui- « siniers , des rôtisseurs , des gens pour t'ôler l'horreur du meur- « trc et t'habillcr des corps morts , alin que le sens du goût , « trompé par ces déguisements , ne rejette point ce qui lui est « étrange , et savoure avec plaisir des cadavres dont l'œil même « eût eu peine à souffrir l'aspect. »

Quoique ce morceau soit étranger à mon sujet, je n'ai pu résister à la Icnlation de le transcrire , et je crois que peu de lecteurs m'en sauront mauvais gré.

Au reste, quelque sorte de régime que vous donnicR aux enfants, pourvu que vous ne les accoutumiez qu'à des mets communs et

♦ [On »5orit aiijounrimic/irtrrM//>c, mais du tcmi» UeHuusscaii on dinaitj tlicmechiiircuilier.] A'oif de M. Pclituin.

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l>les, laissez-les manger, courir et jouer tant qu'il leur plail , ~ soye/- siirs qu'ils iie mangeront jamais trop et n'auront point digestions: mais si vous les affamez la moitié du temps, et qu'ils ivcnt le mt»ycn d'échapper à votre vigilance, ils se dédommaiiit de toute leur force; ils mangeront jusqu'à regorger, jusqu'à \ er. Notre appétit n'est démesuré que parce que nous voulons lonner d'autres règles que celles de la nature ; toujours réglant,

i .scrivaiU , ajoutant , retranchant , nous ne faisons rien que la bail e à la main; mais cette balance est à la mesure de nos fantai- , et non pas à celle de notre estomac. J'en reviens toujours a - exemples. Chez les paysans, la huche et le fruitier sont tous ouverts, et les enfants , non plus que les hommes, n'y savent l'ie c'est qu'indigestions.

il arrivait pourtant qu'un enfant mangeât trop , ce que je ne

1 pas possi!)!e par ma méthode, avec des amusements de son

:t il est si aisé de le distraire, qu'on parviendrait à l'épuiser d'i-

iliou sans qu'il y songeât. Comment des moyens si sûrs et si

ii's échappent-ils à tous les instituteurs.' Hérodote raconte '

les Lydiens, pressés d'une extrême disette, s'avisèrent d'in-

'i-ries jeux et d'autres divertissementsaveciestiueis ils donnaient

iiange à leur faim , et passaient des jours entiers sans songer a

i:^er '. Vos savants instituteurs ont peut-être lu cent fois ce

ige, sans voir l'application qu'on en peut faire aux enfants.

Iqu'un d'eux me dira peut-être qu'un enfant ne quitte pas vo-

MTs son diner pour aller étudier sa leçon. Maître , vous avez

-in : je ne pensais pas a cet amusement-là.

• sens de l'odorat est au goût ce que celui de la vue est au toîTn

: : il le prévient , ii l'avertit de la manière dont telle ou telle '

élance doit l'affecter , et dispose à la rediercher ou à ia fuir,

:irim|)rpssion (ju'on en reçoit d'avance. J'ai oui dire (|uc les s;»u-

-' - IV, )ient ro<lorat tout autrement affecté que le notre, et ju-

.'• Il ..; I )iit différemment des bonnes et des mauvaises odeurs.

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