LIVRE I
m; i is de rcmpèclior ilc mourir que de le faire vivre. Vivre ce n'est pas respirer, c'esl agir; c'est faire usage de nos organes, de nos sens , de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes qui nous donnent le sentiment de notre existence. L'homme qui a le plus vécu n'est pas celui qui a compte le plus d'années , mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s'est fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. Il eût gagné d'aller au tombeau dans sa jeunesse, s'il eût vécu du moins jusqu'à ce temps-là *.
Toute notre sagesse consiste en préjugés serviles; tous nos usages ne sont qu'assujettissement, gène et contrainte. L'homme civil nail , vit et meurt dans l'esclavage : à sa naissance on le coud dans un maillot ; à sa mort on le cloue dans une bière ; tant qu'il garde la figure humaine, il est enchainé par nos institutions.
On dit que plusieurs sages-femmes prétendent , en pétrissant la
télé des enfants nouveau nés, lui donner une forme plus convenable :
et on le souffre! Nos têtes seraient mal de la façon de l'Auteur de
notre être : il nous les faut façonner au dehors par les sages-femmes,
rt au dedans par les philosophes. Les Caraïbes sont de la moitié
plus heureux que nous.
<• A peine l'enfant est-il sorti du sein de la mère, et à peine
jouit-il de la liberté de mouvoir et d'étendre ses membres, qu'on
lui donne de nouveaux liens. On l'emmailloltc , on le couche la
léte fixée et les jambes allongées , les bras pendants à coté du
corps; il est entouré de linges et de bandages de toute espèce,
" qui ne lui permettent pas de changer de situation. Heureux si on
• ne l'a pas serré au point de l'empêcher de respirer, et si on a eu
" la précaution de le coucher sur le côté, afin que les eaux qu'il
" ;loit rendre par la bouche puissent tomber d'elles-mêmes ! car il
•• n'aurait pas la liberté de tourner la tête sur le coté pour en faci-
■< liter l'écoulement '. »
L'enfant nouveau-né a besoin d'étendre et de mouvoir ses membres, (wur les tirer de l'engourdissement où, rassemblés en un peloton, ils ont resté si longtemps. On les étend , il est vrai , mais on les empêche de se mouvoir; on assujettit la tête même par des létières : il semble qu'on a peur qu'il n'ait l'air d'être en vie.
* If^nga est vila, «i pltna est. Impletur aulem cum animut sibi boiiiitn suiim reddidit, et ad te jjolcslalem aiii Iranstulit. Qiiid itliim octoijinla nniiijuvant per inertiam exactip Non vixit ilU, sed in vita tnoniliis fft... Actu illam metiumur, non tempore, SUIBC., Ep. 93.]
■ Kit. liât.. twuclV, |ia^i> 190, iii-12.
Ainsi l'impulsion des parties internes d'un corps qui tend ii l'accroisseraent trouve un obstacle insurmontable aux mouvements qu'elle lui demande. L'enfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leur progrès. Il était moins à l'étroit, moins gêné, moins comprimé dans l'amnios qu'il a^«sl dans ses langes : je ne vois pas ce qu'il a gagné de naître.
L'inaction, la contrainte où l'on retient les membres d'un enfant, ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher l'enfant de se fortifier, de croître , et altérer sa constitution. Dans les lieux où l'on n'a point ces précautions extravagantes, les hommes sont tous grands, forts, bien proportionnés '. Les pays où l'on emmaillotte les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus , de boiteux , de cagneux , de noués , de rachitiques , de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendrait volontiers perclus , pour les empêcher do s'estropier.
Une contrainte si cruelle pourrait-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament? Leur premier sentiment est un sentimentde douleur et de peine : ils ne trouvent qu'obstacle à tous les mouvements dont ils ont besoin : plus malheureux qu'un criminel aux fers , ils font de vains efforts , ils s'irritent , ils crient. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs ? .le le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance ; les premiers dons qu'ils reçoivent de vous sont des chaînes ; les premiers traitements qu'ils éprouvent sont des tourments. N'ayant rien de libre que la voix , comment ne s'en serviraient-ils pas pour se plaindre ? ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés , vous crieriez plus fort qu'eux.
D'où vient cet usage déraisonnable? d'un usage dénaturé. Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, n'ont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les conlier à des femmes mercenaires , qui, se trouvant ainsi mères d'enfants étrangers pour qui la nature ne leur disait rien , n'ont cherché qu'à s'épargner de la peine. Il eut fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté. : mais quand il est bien lié , on le jette dans un coin , sans s'embarrasser de ses cris. Pourvu qu'il n'y ait pas des preuves de In négligence de la nourrice , pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambe ,
' Voycï In tuito ."5 ilc l.l ixme ."5* .