‹ Émile (volume 2)Chapitre 79 sur 240 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

Tout hommp veut être heureux ; mais , pour parvenir à lï'lre ,

mudrait commencer par savoir ce que c'est que bonheur. Le bonheur de l'homme naturel est aussi simple que sa vie; il consiste à ne pas souffrir: la santé, laliberlé, le nécessaire, le constituent. Le bonheur de l'homme moral est autre chose; mais ce n'est pas de celui-là qu'il est ici question. Je ne saurais trop répéter qu'il n'va que des objets purement physiques qui puissent intéresser

~ enfants , surtout ceux dont on n'a pas éveillé la vanité , et qu'on

t point corrompus d'avance par le poison de l'opinion.

Lorsque avant de sentir leurs besoins Us les prévoient , leur intelligence est déjà fort avancée , ils commencent à connaître le prix du temps. Il importe alors de les accoutumer à en diriger l'emploi sur des objets utiles , mais d'une utilité sensible à leur âge , et à la portée de leurs lumières. Tout ce qui tient à Tordre moral et à l'usage de la société ne doit point sitôt leur être présenté, parce qu'ils ne sont pas en état de l'entendre. C'est une ineptie d'exiger d'eux qu'ils s'appliquent à des choses qu'on leur dit vaguement élre pour leur bien , sans qu'ils sachent quel est ce bien , et dont on les assure qu'ils tireront du profit étant grands, sans qu'ils prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profit, qu'ils ne sauraient comprendre.

Que l'enfant ne fasse rien sur parole : rien n'est bien pour lui , ^jue ce qu'il sent être tcL En le jetant toujours en avant de ses lumières , vous croyez user de prévoyance , et vous en manquez. Pour l'armer de quelques vains instruments dont il ne fera pculêtre jamais d'usage, vous lui ôtez l'instrument le plus universel de l'homme, qui est le bon sens ; vous l'accoutumez à se laisser toujours conduire , à n'être jamais qu'une machine entre les mains d'autrui. Vous voulez qu'il soit docile étant petit; c'est vouloir qu'il soit crédule et dupe étant grand. Vous lui dites sans cesse : « Tout « ce que je vous demande est pour vo\fe avantage : mais vous n'é- ■« tes pas en état de le connaître. Que m'importe à moi que vous « fassiez ou non ce que j'exige? c'est pour vous seul (jue vous •■ travaillez. » Avec tous ces beaux discours que vous lui tenez maintenant pour le rendre sage , vous préparez le succès de ceux que lui tiendra quelque jour un visionnaire, un souffleur, un charlatan , un fourbe , ou un fou de toute espèce , pour Je prendre à son piège ou pour lui faire adopter sa fohe.

Il importe qu'un homme sache bien des choses dont un enfant ne

saurait comprendre l'utilité ; mais faut-il et se peut-il qu'un enfant apprenne tout ce qu'il importe h un homme de savoir? Tâchez d'apprendre à l'enfant tout ce qui est utile à son âge, et vous verrez que tout son temps sera plus que rempli. Pourquoi voulezvous , au préjudice des études qui lui conviennent aujourd'hui , l'appliquer à celles d'un âge auquel il est si peu sûr qu'il parvienne ? Mais , direz-vous , sera-t-il temps d'apprendre ce qu'on doit savoir quand le moment sera venu d'en faire usage? Je l'ignore : mais ce que je sais , c'est qu'il est impossible de l'ap- ' prendre plus tôt ; car nos vrais maîtres sont l'expérience et le sentiment, et jamais l'homme ne sent bien ce qui convient à l'homme que dans les rapports où il s'est trouvé. Un enfant sait qu'il est fait pour devenir homme; toutes les idées qu'il peut avoir de l'état d'homme sont des occasions d'instruction pour lui ; mais sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée il doit rester dans une ignorance absolue. Tout mon livre n'est qu'une preuve continuelle de ce principe d'éducation.

Sitôt que nous sommes parvenus à donner à notre élève une idée du mot utile , nous avons une grande prise de plus pour le gouverner ; car ce mot le frappe beaucoup , attendu qu'il n'a pour lui qu'un sens relatif à son âge, et qu'il en voit clairement la rapport à son bien-être actuel. Vos enfants ne sont point frappés de ce mot, parce que vous n'avez pas eu soin de leur en donner une idée qui soit à leur portée , et que d'autres se chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur est utile, ils n'ont jamais besoin d'y songer eux-mêmes, et ne savent ce que c'est qu'utilité.

A quoi cela csl-il bon? Voilà désormais le mot sacré, le mol déterminant entre lui et moi dans toutes les actions de notre vie : voilà la question qui de ma part suit infailliblement toutes ses questions, et qui sert de frem à ces multitudes d'interrogations sottes et fastidieuses dont kîs enfants fatiguent sans relâche et sans fruit tous ceux qui les environnent , plus pour exercer sur eax quelque espèce d empire que pour en tirer quelque profit. Celui a qui , pour sa plus importante leçon , l'on apprend à ne vouloir rien savoir qne d'utile , interroge comme Socrale; il ne fai pas une question sans s'en rendre à lui-même la raison qu'il sait q l'on lui en va demander avant que de la résoudre.

Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pnur agir sur votre élève. Ne sachant les raisons do rien , la

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