LIVRE III. IM
droos plus , car nous ne manquons pas d'amusements utiles. On s'occupe d'autre chose , et il n'est plus question de géographie du reste de la journée.
Le lendemain matin je lui propose un tour de promenade avant ■ déjeuner : il ne demande pas mieux ; pour courir, les enfants Mjnt toujours prêts , et celui-ci a de bonnes jambes. Nous montons imsla forêt, nous parcourons les charapeaux , nous nous égarons , nous ne savons plus où nous sommes ; et , quand il s'agit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le temps se passe , la chaleur vient , nous avons faim ; nous nous pressons , nous errons vainement de côté et d'autre , nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines, nul renseignement pour nous reconnaître. Bien échauffés , bien recrus , bien affamés , nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. Emile , que je suppose élevé comme un autre enfant , ne délibère point , il pleure ; il ne sait pas que nous sommes à la porte (le Montmorency, et qu'un simple taillis nous le cache ; mais ce taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enterré dans les buissons.
.Après quelques moments de silence , je lui dis d'un air inquiet : Mon cher Emile , comment ferons-nous pour sortir d'ici ? EMILE, en nage, et pleurant à chaudes larmes.
Je n'en sais rien. Je suis las; j'ai faim , j'ai soif; je n'en pui> plus.
JEAN-JACQUES
Me croyez-vous en meilleur état que vous ? et pensez-vous que je me (îsse faute de pleurer, si je pouvais déjeuner de mes larmes .* Il ne s'agit pas de pleurer, il s'agit de se reconnaître. Voyons Totre montre ; quelle heure est-il ?
Il est midi , el je suis à jeun.
JE*5-JACQtES.
Cela est vrai , il est midi , et je sais à jeun.
ÉMII.E.
Oh ! que vous dcver avoir faim !
JEAN-JACQCES.
Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me chercher ici. Il est midi : c'est justement l'heure où nous obser\ions hier de Mont-
ÎOO EMILE.
morency la position de la foret. Si nous pouvions de mémo obaer ver de la forêt la position de Montmorency ?...
ÉMII.E.
Oui ; mais hier nous voyions la foret , et d'ici nous ne voyons pas la ville.
JEAN-JACQDES.
Voilà le mal... Si nous pouvions nous passer de lavoir, pour trouver sa position !...
0 mon bon ami !
JEAN-JACQUES
Ne disions-nous pas que la foret était...
Au nord de Montmorency.
JEAN-JACQUES
Par conséquent Montmorency doit être...
Au sud de la forêt.
JEAN-JACQUES
Ncus avons un moyen de trouver le nord à midi.
Oui , par la direction de l'ombre.
JE.AN-JACQDES.
Mais le sud.=>
Comment faire ?
JEAN-JACQDES.
Le sud est l'opposé du nord.
Cela est vrai ; il n'y a qu'à chercher l'oppose de l'ombre. Oh ! voilà le sud ! voilà le sud ! sûrement Montmorency est de ce coté j cherchons de ce coté.
JEAN-JACQUES
Vous pouvez avoir raison ; prenons ce sentier à travers le bois. EMILE, frappant des mains d poussant un cri de joie.
Ah ! je vois Montmorency ! le voilà tout devant nous , tout à dérouvert. Allons déjeuner, allons diner, courons vile : l'astronomie est bonne à quelque chose.
Prenez garde (|ue , s'il ne dit pas celle dernière phrase , il la
UVRE III. toi
pensera; peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or soyez sur qu'il n'oubliera de sa vie la leçon de cette jouri)ée ; au lieu que , si je n'avais fait que lui supposer tout cela dans sa chambre, mon discours eut été oublié dès le lendemain. Il faut parler tant qu'on peut par les actions , et ne dire que w qu'on ne i-iurait faire.
Le lecteur ne s'attend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur chaque espèce d'étude : mais, de quoi qu'il soit i]uestion,je ne puis trop exhorter le gouverneur à bien mesurer - 1 preuve sur la capacité de l'élève ; car , encore une fois , le mal .1 est pas dans ce qu'il n'entend point , mais dans ee qu'il croit entendre.
Je me souviens que , voulant donner à un enfant du goût pour la chimie, après lui avoir montré plusieurs précipitations métalliques , je lui expliquais comment se faisait l'encre. Je lui disais que sa noirceur ne venait que d'un fer très-divisé , détaché du ^ntriol , et précipité par une liqueur alcaline. Au milieu de ma docte explication, le petit traître m'arrêta tout court avec ma question que je lui avais apprise : me voilà fort embarrassé.
Après avoir un peu rêvé, je pris mon parti ; j'envoyai chercher du vin dans la cave du maître de la maison , et d'autre vm à huit sous chez un marchand de vin. Je pris dans un petit flacon de la dissolution d'alcali fixe; puis, ayant devant moi, dans deux verres, de ces deux différents vins ' , je lui parlai ainsi :
On falsifie plusieurs denrées pour les faire paraître meilleures qu'elles ne sont. Ces falsifications trompent l'œil et le goût; mais elles sont nuisibles , et rendent la chose falsifiée pire, avec sa belle apparence, qu'elle n'était auparavant.
On falsifie surtout les boissons , et surtout les vins , parce que lu tromperie est plus diflicile à connaître, et donne plus de profil au trompeur.
Là falsification des vins verts ou aigres se fait avec de lalitbarge : la litharge est une préparation de plomb. I^ plomb uni aux acides fait un sel fort doux, qui corrige au goût la verdeur du vin, mais qui est un poison pour ceux qui le boivent. Il imoorte donc, tvantde boire du vin suspect , de savoir s'il est litliargiré ou s il no Test pas. Or, voici comment je raisonne pour découvrir cela.
' A duqw eipUeation qu'on veut donnn- à l'enfant , un peti> ar^paa-il «■i b précède lert beaucoup i le rendre ittentif.
La liqueur du viu ne contient pas seulement de l'esprit inllammablo, comme vous l'avez vu par l'eau-de-vie qu'on en tire : elle contient encore de l'acide , comme vous pouvez le connaître par le vinaigre elle tartre qu'on en lire aussi.
L'acide a du rapportaux substances métalliques, s'unitavec elles par dissolution pour former un sel compose, tel , par exemple , que la rouille, qui n'est qu'un fer dissous par l'acide contenu dans l'air ou dans l'eau, et tel aussi que le vert-de-gris , qui n'est qu'un cuivre dissous par le vinaigre.
Mais ce même acide a plus de rapport encore aux substances* alcalines qu'aux substances métalliques , en sorte que par l'intervention des premières dans les sels composés dont je viens de vous parler, l'acide est forcé de lâcher le métal auquel il est uni , pour s'attacher à l'alcali.
Alors la substance métallique, dégagée de l'acide qui la tenait dissoute, se précipite, et rend la liqueur opaque.
Si donc un de ces deux vins est litliargiré, son acide lient la lithargeen dissolution. Que j'y verse de la liqueur alcaline, elle forcera l'acide de quitter prise pour s'unir à elle ; le plomb , n'étant plus tenu en dissolution , reparaîtra, troublera la liqueur, 1 1 se précipitera enfin dans le fond du verre.
S'il n'y a point de plomb ' ni d'aucun métal dans le vin, l'alcali s'unira paisiblement 'avec l'acide , le tout restera dissous , et il ne se fera aucune précipitation.
Ensuite je versai de ma liqueur alcaline successivement dans les deux verres : celui du vin de la maison resta clair et diaphane ; l'autre en un moment fut trouble, et au bout d'une heure on rit clairement le plomb précipité dans le fond du verre.
Voilà, repris-je, le vin naturel et pur dont on peut boire , et voici le vin falsifié qui empoisonne. Cela se découvre par les mêmes connaissances dont vous me demandiez l'utilité; celui qui sait
' Les vins qu'on vend en détail cliez les mnrcliands de vins df Pari», quoiqu'ils ne soienl pas tous lilliarsirés.sont rarement exempts de plomb, parce que les comptoirs de ers marchands sont garnis de ce mt'tal , et qui* le vin (|ui se répand dans la iiiosiirc en passant et séjournant sur ce (ilomh en dissout toujours quelque partie. Il est étrange ipi'un abus si nianifesle et si dangereux soit souffert par la police. Mais il est vrai «lue les gens aisés, ne buvant guère de ces vins-1^ . sont |hmi sujets à en être empoisonnés.
'■' L'acide végétal est fort doux. Si c'était un acide minéral, et qu'il fut moins étendu , l'union ne se ferait pas sau» effervescence.