‹ Émile (volume 2)Chapitre 88 sur 240 · E\I[LE · texte numérisé non relu

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plus étranger encore : car le soin d'étaler aux yeux des autres votre jouissance eût achevé de vous l'ôter : vous auriez eu la peine, et eux le plaisir.

Ce discours peut être fort beau ; mais il ne vaut rien pour Emile, dont il passe la portée , et à qui l'on ne dicte point ses réflexions. Parlez-lui donc plus simplement. Apres ces deux épreuves , diteslui quelque matin : Oîi dinerons-nous aujourd'hui? autour de cette montagne d'argent qui couvre les trois quarts de la table et de ces parterres de fleurs de papier qu'on sert au dessert sur des miroirs, parmi ces femmes en grand panier qui vous traitent en marionnette , et veulent que vous ayez dit ce que vous ne savez pas ; ou bien dans ce village à deux lieues d'ici , chez ces bonnes gens qui nous reçoivent si joyeusement, et nous donnent de si bonne crème .' Le choix d'Emile n'est pas douteux : car il n'est ni babillard ni vain ; il ne peut souffrir la gène , et tous nos ragoûts fins ne lui plaisent point : mais '1 est toujours prêt à courir en rampa- . gne, et il aime fort les bons fruits, les bons légumes, la bonne crème , et les bonnes gens'. Chemin faisant, la réflexion vient d'elle-même. Je vois que ces foules d'hommes qui travaillent à ces grands repas perdent bien leurs peines , ou qu'ils ne songent guère à nos plaisirs.

Mes exemples, bons peut-être pour un sujet , seront mauvais pour mille autres. Si l'on en prend l'esprit , on saura bien les varier au besoin : le choix tient à l'étude du génie propre à chacun , et celte étude lient aux occasions qu'on leur offre de se montrer. On n'imaginera pas que , dans l'espace de trois ou quatre ans que nous avons à remplir ici , nous puissions donner à l'enfant le plus heureusement né une idée de tous les arts et de toutes les sciences naturelles, suffisante pour les apprendre un jour de lui-même: mais en faisant ainsi passer devant lui tous les objets qu'il lui importe de connaître , nous le mettons dans le cas de développer son

■ Lu goAt qtie je suppose à mon élève pour la cainpa^e est un fruit naturel de son éducation. IVailleurs , n'ayant rien de cet air fat et requinqué (|ui plail tant aux feninies, il en est moins fêté que d'autres enfants ; par conséi(ucnt il se plait moins avec elles, et se s;\te moins dans leur société, dont il n'est pas encore en étatde sentir le charme. Je me suis gardd de lui apprendre à leur baiser la main , à leur dire dos fadeurs, pas mètue à leur inaniuer préféraltlement aux hommes les é!;ards (|ui leur sont dus ; je me s\iis fait une inviolable loi de n'exiger rien de lui dont la raison ne fftt à sa portée ; et il n'y a point de bonne raison poiu- un enfant tle traiter lin tcxe autrement que l'aiilre.

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il , son talent , de faire les premiers pas vers l'objet où le perle génie , et de nous indiquer la route qu'il lui faut ouvrir pour ■^nder la nature.

In autre avantage de cet enchainement de connaissances bor-

5 , mais justes , est de les lui montrer pai- leurs liaisons, par leurs

■ports , de les mettre toutes à leur place dans son estime, et de

venir en lui les préjugés qu'ont la plupart des hommes pour les

! liiiits qu'ils cultivent , contre ceux qu'ils ont négligés. Celui qui

\ il bien l'ordre du tout voit la place où doit être chaque partie;

li qui voit bien une partie, et qui la connaît à fond, peut être

savant homme : l'autre est un homme judicieux; et vous vous

i venez que ce que nous nous proposons d'acquérir est moins la

nce que lejugement.

juoi qu'il en soit , ma méthode est indépendante de mes exem- - ; elle est fondée sur la mesure des facultés de l'homme à ses : rents âges , et sur le choix des occupations qui conviennent à tes facultés. Je crois qu'on trouverait aisément une autre méthode •vec laquelle on paraîtrait faire mieux : mais si elle était moins approprii'e à l'espèce , à l'âge , au sexe , je doute qu'elle eût le même ttccès.

En commençant celle seconde période , nous avons profité de la surabondance de nos forces sur nos besoins pour nous porter hors de nous ; nous nous sommes élancés dans les deux ; nous avons aesuré la terre ; nous avons recueilli les lois de la nature ; en un mot, nous avons parcouru lile entière : maintenant nous revenons à nous ; nous nous rapprochons insensiblement de notre habitation. Trop heureux , en y rentrant , de n'en pas trouver encore en possession l'ennemi qui nous menace , et qui s'appréle à s'en emparer!

Que nous reste-t-il à faire après avoir observé tout ce qui nous .' ? D'en convertir à notre usage tout ce que nous pouvon« loprier , et de tifcr parli de noire curiosité pour l'avan- .^trc bien-être. Jusqu'ici nous avons fait provision d'ms- > de toute espèce , sans savoir desquels nous aurions be- 1. l'eut-élrc inutiles à nous-mêmes, les nôtres pourront-ils ser- A d'autres; et peut-être , à notre tour , aurons-nous besoin des ira. Ainsi nous trouverions tous notre compte à ces échanges : is, pour les faire , il faut connaître nos besoins mutuels, il faut • chacun sache ce que d'autre* ont à sou usage, et ceau'ilpeut

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leur offrir en retour. Supposons dix hommes, dont chacun a dix ■ sortes de besoins. Il faut que chacun , pour son nécessaire , s'ap- 1 plique à dix sortes de travaux : mais , vu la différence de génie et de talent , l'un réussira moins à quelqu'un de ces travaux, l'autre à un autre. Tous , propres à diverses choses , feront les mêmes , et seront mal servis. Formons une société de ces dix hommes, et que chacun s'applique, pour lui seul et pour les neuf autres , au genre d'occupation qui lui convient le mieux ; chacun profitera des talents des autres comme si lui seul les avait tous ; chacun perfectionnera le sien par un continuel exercice ; et il arrivera que tous les dix , parfaitement bien pourvus , auront encore du surabondant pour d'autres. Voilà le principe apparent de toutes nos institutions. Il n'est pas de mon sujet d'en examiner ici les conséquences : c'est ce que j'ai fait dans un autre écrit '.

Sur ce principe , un homme qui voudrait se regarder comme un être isolé , ne tenant du tout à rien et se suffisant à lui-même , ne pourrait être que misérable. Il lui serait même impossible de subsister; car, trouvant la terre entière couverte du tien et du mien, et n'ayant rien à lui que son corps , d'où tirerait-il son nécessaire ? En sortant de l'état de nature , nous forçons nos semblables à en sortir aussi ; nul n'y peut demeurer malgré les autres ; et ce serait réellement en sortir, que d'y vouloir rester dans l'impossibilité d'y vivre ; car la première loi de la nature est le soin de se con server.

Ainsi se forment peu à peu dans l'esprit d'un enfant les idées des relations sociales , même avant qu'il puisse être réellement membre actif de la société. Emile voit que, pour avoir des instruments ;i son usage , il lui en faut encore à l'usage des autres , par lesquels il puisse obtenir en échange les choses qui lui sont nécessaires et qui sont en leur pouvoir. Je l'amène aisément à sentir le besoin de ces échanges , et à se mettre en état d'en profiter.

Monseigneur . il faut que je vive, disait un malheureux aulrur satirique au ministre qui lui rc|)rochait l'mfamie de ce métier. Je n'en roispas la nécessité, lui rciiarlit froidement l'homme en place. Cette réponse, excellente pour un ministre, eût été barbare et fausse en toute autre bouche. Il faut que tout homme vive. Cet argument, auquel chacun donne plus ou moins de iorce .^ proportion qu'il a

' Oiscoun* sur l'inégalU»^.

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