LIVRE III
plus ou moins d'humanité , me parait sans réplique pour cçjui qui le fait relativement à lui-même. Puisque , de toutes les aversion> que nous donne la nature , la plus forte est celle de mourir , il s'ensuit que tout est permis par elle à quiconque n'a nul autre moyen possible pour vivre. Les principes sur lesquels l'homme vertueux :>rend à mépriser sa vie et à l'immoler à son devoir sont bien ;i de celte simplicité primitive. Heureus les peuples chez lesquels on peut être bon sans effort et juste sans vertu ! S'il estqueli\nf misérable état au monde où chacun ne puisse pas vivre sans mil faire et ou les citoyens soient fripons par nécessité , ce n'est > le malfaiteur qu'il faut pendre , c'est celui qui le force à le de- :.ir.
^itôt qu'Emile saura ce que c'est que la vie , mon premier soin
1 de lui apprendre à la conserver. Jusqu'ici je n'ai point distingué
•lats , les rangs , les fortunes : et je ne les distinguerai guère
> dans la suite, parce que l'homme est le même dans tous les
is; que le riche n'a pas l'estomac plus grand que le pauvre et
digère pas mieux que lui; que le maitre n'a pas les bras plus
js ni plus forts que ceux de son esclave; qu'un grand n'est pas
N grand qu'un homme du peuple ; et qu'enfin les besoins naturels
lit partout les mêmes, lesmoyens d'y pour^'oir doivent être
tout égaux. Appropriez l'éducation de l'homme à l'homme , et
I pas à ce qui n'est point lui. Ne voyez-vous pas qu'en travail-
t ,1 le former exclusivement pour un étal vous le rendez inutil«>
ut autre , et que , s'il plait à la fortune , vous n'aurez travaillé
i le rendre malheureux ? Qu"y a-t-il de plus ridicule qu'un grand
-Deur devenu gueux , qui porte dans sa misère les préjugés do
laissance ? Qu'y a-t-iJ de plus vil qu'un riche appauvri , qui , se
1 venant du mépris qu'on doit à la pauvreté , se sent devenu le
nier des hommes? L'un a pour toute ressource le métier de fri-
|)on public, l'autre celui de valet rampant , avec ce beau mot : //
faut que je vive.
Vous vous fiez à l'ordre actuel de la société , sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables , et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos cn- , tants. Le grand devient petit , le riche devient pauvre , le monarque devient sujet ; les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempt ? Nous approchons de ^élat de
crise et du siècle des révolutions '. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors? Tout ce qu'ont fait les hommes , les hommes peuvent le détruire: il n'y a de caractères ineffaçables que ceux qu'imprime la nature , et la nature ne fait ni princes , ni riches , ni grands seigneurs. Que fera donc , dans la bassesse , ce satrape que vous n'avez élevé que pour la grandeur? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que d'or? Que fera7 dépourvu de tout, ce fastueux imbécile qui ne sait point user de lui-même, et ne met son être que dans ce qui est étranger à lui? Heureux celui qui sait quitter alors l'état qui le quitte , et rester homme en dépit du sort ! Qu'on loue tant qu'on voudra ce r<H vaincu qui veut s'enterrer en furieux sous les débris de son trône; moi je le méprise ; je vois qu'il n'existe que par sa couronne , et qu'il n'est rien du tout s'il n'est roi: mais celui qui la perd et s"en passe est alors au-dessus d'elle. Du rang de roi, qu'un lâche , un. méchant , un fou peut remplir comme un autre , il monte à l'état d'homme , que si peu d'hommes savent remplir. Alors il triomphe de la fortune , il la brave , il ne doit rien qu'ji lui seul ; cl , quand il ne lui reste h montrer que lui , il n'est point nul ; il est quelque chose. Oui, j'aime mieux cent fois le roi de Syracuse maître d'école àCorinthc , et le roi de Macédoine greffier à Rome , qu'un malheureux Tarquin , ne sachant que devenir s'il ne règne pas , que l'héj itier du possesseur des trois royaumes * , jouet de quiconque ose insulter à sa misère, errant de cour en cour, cherchant partout des secours, et trouvant partout des affronts, faute de savoir faire autre chose qu'un métier qui n'est plus en son pouvoir. ^ L'homme et le citoyen , quel qu'il soit , n'a d'autre bien à mettre dans la société que lui-mcmc, tous ses autres biens y sont malgré lui ; et quand un homme est riche , ou il ne jouit pas de sa richesse , ou le public en jouit aussi. Dans le premier cas if vole aux autres ce dont il se prive ; et dans le second il no leur donne rien. Ainsi la dette sociale lui reste tout entière tant qu'il
' Je tiens pour iinpossiblc que les grandes monarchies de l'Europe aient' ■ encon- loiisteirn» ^ durer : toutes ontbrillcS. et tout État uni brille est . sur son déclin. J'ai de mon opinion des raisums plus partieiiln res quo cette maxime; mais il n'est pas « proiM» de les dire, et chacun ne les voll'i que trop. m
*[le\mnce {har\c»-Éihmnn\,i\il Ir PrélfudutU, iwlit-fils de JarijucsII,,* roi d'Angleterre, déti-ôné en «688.1 {Note dt M. PetiUihi.