LIVRE lU 5ÔI
Je vois servir à jn enfant d' huit ans l'un fromage glacé ; il porte la cuiller à sa bouche , sans savoir ce que c'est , et , saisi du froid, s'écrie : Ah! cela me brûle I II éprouve une sensation trèsvive ; il n'en connaît point de plus vive que la chaleur du feu, et il croit sentir celle-là. Cependant il s'abuse ; le saisissement du ■ 'id le blesse, mais il ne le brûle pas ; et ces deux sensations no !it pas semblables, puisque ceux qui ont éprouvé l'une et l'auiie ne les confondent point. Ce n'est donc pas la sensation qui le ticmpe, mais le jugement qu'il en porte.
Il en est de même de celui qui voit pour la première fois un mii oir ou une machine d'optique , ou qui entre dans une cave profonde au cœur de l'hiver ou de Tété , ou qui trempe dans l'eau tiède une main très-chaude ou très-froide, ou qui fait rouler entre deux doigts croisés une petite boule, etc. S'il se contente de dire ce qu il iperçoit , ce qu'il sent, son jugement étant purement passif, il est impossible qu'il se trompe : mais quand il juge de la chose par l'apparence , il est actif, il compare , il établit par induction des rapports qu'il n'aperçoit pas ; alors il se trompe ou peut se tromper. Pour corriger ou prévenir l'erreur, il a besoin de l'expérience.
Montrez de nuit à votre élève des nuages passant entre la lune
cl lui , il croira que c'est la lune qui passe en sens contraire, et
que les nuages sont arrêtés. Il le croira par une mduction précipi-
léo , parce qu'il voit ordinairement les petits objets se mouvoir
préférablement aux grands , et que les nuages lui semblent plus
iids que la lune , dont il ne peut estimer l'éloignement. Lors-
■, dans un bateau qui vogue , il regarde d'un peu loin le ri-
zc , il tombe dans rerrcur contraire , et croit voir courir la terre,
rce que , ne se sentant point en mouvement , il regarde le ba-
u, la mer ou la rivière, et tout son horizon , comme un tout
mobile, dont le rivage qu'il voit courir ne lui semble qu'une
!lie.
La première fois qu'un enfant voit un bâton à moitié plorfgé dans l'eau , il voit un bâton brisé : la sensation est vraie , et elle !ic laisserait pas de l'être quand même nous ne saurions point la raison de cette apparence. Si donc vous lui demandez ce qu'il
M tn te : mais il est à obKnrer qiie le* deux alinéas précédents, La manier: 4€ Jormer, rtc. Letidtes timples ne sont, etc.. ne s'y trouvent [>oint1. tinte de M. Peti'ain.
voit , il dit, Un bâton brisé , et il dit vrai , car il est trcs-sùr qu'il a la sciualioii d'un bâton brisé. Mais quand, trompé par son jugement, il va plus loin , et qu'après avoir affirmé qu'il voit un bâton brisé, il affirme encore que ce qu'il voit est en effet un bàlon brisé, alors il dit faux. Pourquoi cela? parce que alors il devient actif, et qu'Une juge plus par inspection , mais par induction, en affirmant ce qu'il ne sent pas , savoir , que le jugement qu'il reçoit par un sens serait confirmé par un autre.
Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugements , il est clair que , si nous n'avions jamais besoin de juger , nous n'aurions nul besoin d'apprendre ; nous ne serions jamais dans le cas de nous tromper; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons léfre de notre savoir. Qui esl-ce qui nie que les savants ne sachent mille choses vraies que les ignorants ne sauront jamais? Les savants sont-ils pour cela plus près de la vérité.' Tout au contraire , ils s'en éloignent en avançant , parce que la vanité de juger faisant encore plus de progrès que les lumières , chaque vérité qu'ils apprennent ne vient qu'avec cent jugements faux. Il est de la dernière évidence que les compagnies savantes de l'Europe ne sont que des écoles publiques de mensonges ; et trèssùrement il y a plus d'erreurs dans l'Académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons.
Puisque plus les hommes savent , plus ils se trooapeut , le seul moyen d'éviter l'erreur est l'ignorance. Ne jugez point, vous no vous abuserez jamais. C'est la leçon de la nature aussi bien que lie la raison. Hors les rapports immédiats en Irès-pelit nombre et très-sensibles que les choses ont avec nous , nous n'avons naturellement qu'une profonde indifférence pour tout le reste. Un sauvage ne tournerait pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine, et tous les prodiges de l'électricité. Que m'importe? est le mot le plus familier à l'ignorant , et le plus convenable au sage.
Maismalheureusemenl ce mol ne nous va plus. Tout nous importe depuis que nous sommes dépendants de tout; et notre curiosité s'étend nécessairement avec nos besoins. Voilà pourquoi j'en donne une très-grande au philosophe, et n'en donne point au sauvage. Celui-ci n'a besoin de personne; l'autre a besoin de tout Iz monde, et surtout d'admirateurs.
On me dira que je sors de la nature ; je n'en croisrion. Elle choi-