LIVRE III
ses instrumente , el les règles , non sur l'opinion , mais sur le >'ia. Or les besoins changent selon la situation des hommes. Il I y a bien de la différence entre l'homme naturel vivant dans l'état i de nature, et l'homme nature! vivant dans l'état de société. Emile 1, n'est pas un sauvage à reléguer dans les déserts ; c'est un sauvage fait pour tiabiter les villes. Il faut qu'il sache y trouver son nécessaire , tirer parti de leurs habitants , et vivre , sinon comme eux , du moins avec eux.
Puisqu'au milieu de tant de rapports nouveaux dont il va dépendre il faudra malgré lui qu'il juge , apprenons-lui donc à bien juger.
La meilleure manière d'apprendre à bien juger est celle qui tend le plus à simplifier nos expériences , et à pouvoir même nous en passer sans tomber dans l'erreur. D'où il suit qu'après avoir longtemps vériQé les rapports des sens l'un par l'autre , il faut encore apprendre à vériGer les rapports de chaque sens par lui-même , sans avoir besoin de recourir à un autre sens : alors chaque sensation deviendra pour nous une idée , et cette idée sera toujours conforme à la vérité. Telle est la sorte d'acquis dont j'ai tâché de remplir ce troisième âge de la vie humaine.
Cette manière de procéder exige une patience et une circonspection dont peu de maîtres sont capables , et sans laquelle jamais le disciple n'apprendra à juger. Si, par exemple, lorsque celui-ci s'abuse sur rap|)arence du bâton brisé , pour lui montrer son erreur vous vous pressez de tirer le bâton hors de l'eau, vous le détromperez peut-être : mais que lui apprendrez-vous ? rien que ce qu'il aurait bientôt appris de lui-même. Oh ! que ce n'est pas là ce qu'il faut faire ! 11 s'agit moins de lui apprendre une vérité que de lui montrer comment il faut s'y prendre pour décou- ' • toujours la %'érité. Pour mieux l'instruire, il ne faut pas le lomper sitôt. Prenons Emile et moi pour exemple, l'remit'renjent , à la seconde des deux questions supposées , I ut enfant élevé à l'ordinaire ne manquera pas de répondre affirlivement : C'est sûrement , dira-t-il, un bâton brisé. Je doute t qu'Emile me fasse la même réponse. Ne voyant point la né- -ilé d'être savant ni de le paraître, il n'est jamais pressé de ju- ; il ne juge que sur l'évidence ; et il est bien éloigné de la trour dans cette occasion , lui qui sait combien nos jugements sur
an.
les apparences sout sujets à l'illusioH , ne fut-ce que dans la per spective.
D'ailleurs , comme il sait par expérience que mes questions les plus frivoles ont toujours quelque objet qu'il n'aperçoit pas d'abord , il n'a point pris l'habitude d'y répondre étourdiment ; au contraire , il s'en défie , il s'y rend attentif , il les examine avec grand soin avant d'y répondre. Jamais il ne me fait de réponse qu'il n'en soit content lui-même ; et il est difficile à contenter. Enfin nous ne nous piquons ni lui ni moi de savoir la vérité des choses , mais seulement de ne pas donner dans l'erreur. Nous serions bien plus confus de nous payer d'une raison qui n'est pas bonne, que de n'en point trouver du tout. Je ne sais , est un mot qui nous va si bien à tous deux, et que nous répétons si souvent, qu'il ne coûte plus rien à l'un ni à l'autre. Mais, soit que celte étourderie lui échappe , ou qu'il l'évite par notre commode je ne sais, ma réplique est la même : Voyons , examinons.
Ce bâton qui trempe à moitié dans l'eau est fixé dans une situation perpendiculaire. Pour savoir s'il est brisé, comme il le paraît , que de choses n'avons-nous pas à faire avant de le tirer de l'eau ou avant d'y porter la main !
r D'abord nous tournons tout autour du bâton , et nous voyons que la brisure tourne comme nous. C'est donc notre œil seul qui la change , et les regards ne remuent pas les corps.
2° Nous regardons bien à plomb sur le bout du bâton qui est hors de l'eau ; alors le bàlon n'est plus courbe , le bout voisin de notre œil nous cache exactement l'autre Imni ' \,>ii.^ (pi| i-t-il ;.>. dressé le bàlon ?
3° Nous agitons la suriacc de l'eau; lum^ \umiii> k- iiainu ,■ ;; plier en plusieurs pièces, se mouvoir en zig-zag, et suivre les ondulations de l'eau. Le mouvement (juc nous donnons à cette eau suffit-il pour briser, aiuolhr et fondre ainsi le bâton?
4° Nous faisons écouier l'eau, et nous voyons le bâton se redresser i)eu à peu à mesure que l'eau baisse. N'en voilà-t-il pas plus (ju'd ne faut pour édaircir le fait et trouver la réfraction? Il n'est donc pas vrai que îa vue nous trompe, puisque nous n'avons be-
' J'ai depuis trouv*^ le contrairo par une expt'ricncc phis exacte. La rOfraction agit circiilaireiiient , et le bàlon parait (Uns sros par le Itoul i|iii est dans l'eau q\w par l'autre : mais cola ne cliati,!;i> rip» h la force du rais'tmtienient, et la conséquence n'en est pas moins juste.