LIVRE II. îJj
sont les seules qu’on oublie , ou celles qu'on néglige le plus.
Exercer les sens n’est pas seulement en faire «sage y c’est apprendre à bien juger par eux , c’est apprendre, pour ainsi dire, à sentir; car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris.
11 y a un exercice purement naturel et mécanique, qui sert à rendre le corps robuste sans donner aucune prise au jugement ; nager, courir, sauter, fouetter un sabot, lancer des pierres ; tout cela est fort bien : mais n’avonsnous que des bras et des jambes? n’ avonsnous pas aussi des yeux, des oreilles? et ces organes sont-ils superflus à l’usage des premiers? N’exercez donc pas seulement les forces , exercez tous les sens qui les dirigent ; tirez de chacun d’eux tout le parti possible, puis vérifiez l’impression de l’un par l’autre. Mesurez , comptez , pesez , comparez. N’employez la force qu’après avoir estimé la résistance ; faites toujours en sorte que l’estimation de l’effet précède l’usage des moyens. Intéressez l’enfant à ne jamais faire d’efforts insuffisants ou superflus. Si vous l’accoutumez à prévoir ainsi l’effet de tous ses mouvements , et à redresser ses erreurs par l’expérience , n’est-il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux?
S’agit-il d’ébranler une masse; s’il prend un levier trop long il dépensera trop de mouve-
ment; s’il le prend trop court, il n’aura pas assez de force: l’expérience lui peut apprendre à choisir précisément le bâton qu’il lui faut. Cette sagesse n’est donc pas au-dessus de son âge. S’agit-il de porter un fardeau ? s’il veut le prendre aussi pesant qu’il peut le porter et n’en point essayer qu’il ne soulève , ne serat-il pas forcé d’en estimer le poids à la vue ? Sait-il comparer des masses de même matière et de différentes grosseurs , qu’il choisisse entre des masses de même grosseur et de différentes matières; il faudra bien qu’il s’applique à comparer leurs poids spécifiques. J’ai vu un jeune homme , très-bien élevé, qui ne voulut croire qu’après l’épreuve , qu’un seau plein de gros copeaux de bois de chêne fut moins pesant que le même seau rempli d’eau.
Nous ne sommes pas également maîtres de l’usage de tous nos sens. Il y en a un, savoir, le toucher, dont l’action n’est jamais suspendue durant la veille; il a été répandu sur la surface entière de notre corjis , comme une garde continuelle pour nous avertir de tout ce qui peut l’offenser. C’est aussi celui dont, bon gré, mal gré, nous acquérons le plus tôt l’expérience par cet exercice continuel , et auquel , par conséquent, nous avons moins besoin de donner une culture particulière. Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr et plus fin que nous , parce que,
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n étant pas guidés par la vue , ils sont forcés d’apprendre à tirer uniquement du premier sens les jugements que nous fournit l’autre. Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux dans l’obscurité , à connoitre les corps que nous pouvons atteindre, a juger des objets qui nous environnent, à luire, en un mot, de nuit et sans lumière, tout ce qu’ils font de jour et sans yeux ? Tant que le soleil luit, nous avons sur eux l’avantage; dans les ténèbres, ils sont nos guides à leur tour. Nous sommes aveugles la moitié de la vie ; avec la différence que les vrais aveugles savent toujours se conduire, et que nous n’osons faire un pas au cœur de la nuit. On a de la lumière, me dira-t-on. Eli quoi! toujours des machines ! Qui vous répond qu’ elles vous suivront partout au besoin ? Pour moi , j’aime mieux qu’Émile ait des yeux au bout de ses doigts que dans la boutique d’un chandelier.
Etes-vous enfermé dans un édifice au milieu de la nuit , frappez des mains ; vous apercevrez , au résonnement du lieu , si l’espace est grand ou petit , si vous êtes au milieu ou dans un coin. A demi-pied d’un mur, l’air moins ambiant et plus réfléchi vous porte une autre sensation au visage. Restez en place , et tournez-vous successivement de tous les côtés , s’il y a une porte ouverte , un léger courant d’air vous l'indiquera. Êtes-vous dans
un bateau? vous connoîtrez, à la manière dont l’air vous frappera le visage, non-seulement en quel sens vous allez, mais si le fil de la rivière vous entraîne lentement ou vite. Ces observations, et mille autres semblables, ne peuvent bien se faire que de nuit ; quelque attention que nous voulions leur donner en plein jour, nous serons aidés ou distraits par la vue , elles nous échapperont. Cependant il n’y a encore ici ni mains ni bâton. Que de connoissances oculaires on peut acquérir par le toucher , même sans rien toucher du tout !
Beaucoup de jeux de nuit. Cet avis est plus important qu’il ne semble. La nuit effraie naturellement les hommes, et quelquefois les animaux l. La raison, les connoissances, l’esprit, le courage , délivrent peu de gens de ce tribut. J’ai vu des raisonneurs, des esprits forts , des philosophes , des militaires intrépides en plein jour, trembler la nuit comme des femmes au bruit d’une feuille d’arbre. On attribue cet effroi aux contes des nourrices : on se trompe ; il a une cause naturelle. Quelle est cette cause? la même qui rend les sourds défiants et le peuple superstitieux , l’ignorance des choses qui nous environnent et de ce qui se passe autour de nous 2. Accou-
1 Cet effroi devient très-manifeste dans les grandes éclipsés de soleil.
2 En voici encore une autre cause bien cxplique'e par un philosophe dont je cite souvent le livre, et dont les