‹ Émile (volume 3)Chapitre 102 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

tuine d’apercevoir de loin les objets et de prévoir leurs impressions d’avance , comment, ne voyant plus rien de ce qui m’entoure, n’y supposerois-je pas mille êtres,

grandes vues m instruisent encore plus souvent.

- Lorsque, par des circonstances particulières, nous

- ne pouvons avoir uue ide'e juste de la distance, et que

* nous ne pouvons juger des objets que par la grandeur » de l'angle ou plutôt de 1 image qu ils formeut dans nos » yeux, nous nous trompons alors nécessairement sur la

- grandeur de ces objets. Tout le monde a éprouvé qu’en

* voyageant la nuit on prend un buisson dont on est près » pour un grand arbre dont on est loin, ou bien on » prend un grand arbre éloigné pour un buisson qui est » voisin : de même, si on ne connoît pas les objets par » leur forme , et qu’on ne puisse avoir par ce moyen au-

* cune idée de distance, ou se trompera encore néces- » sairement : une mouche qui passera avec rapidité à » quelques pouces de distance de nos yeux nous paroîtra » dans ce cas être un oiseau qui en seroit à une très-

* grande distance ; un cheval qui seroit sans mouvement

- dans le milieu d une campagne , et qui seroit dans une » attitude semblable, par exemple, à celle d’un mou-

* ton, ne nous paroîtra plus qu un gros mouton, tant » que nous ne recounoîtrons pas que cest un cheval ; » mais, dès que nous l’aurons reconnu , il nous paroîtra » dans l’instant gros comme un cheval, et nous recti- » fierons sur-le-champ notre premier jugement.

- Toutes les fois qu'on se trouvera dans la nuit dans

* des lieux inconnus où l’on ne pourra juger de la dis- » tance, etoù I on nepourra reconnoître la forme des cho- » ses a cause de l obscurité, on sera en danger de tomber » à tout instant dans l’erreur au sujet des jugements que

* I on fera sur les objets qui se présenteront. C est de la ► que vient la frayeur et 1 espèce de crainte intérieure

mille mouvements qui peuvent me nuire , et dont il m’est impossible de me garantir? J’ai beau savoir que je suis en sûreté dans le lieu

» que l’obscurité de la nuit fait sentir à presque tous les » hommes ; c’est sur cela qu’est fondée l’apparence des ’> spectres et des figures gigantesques et épouvantables » que tant de gens disent avoir vus. On leur répond « communément que ces figures étoient dans leur ima- » gination : cependant elles pouvoient être réellement - dans leurs yeux, et il est très-possible qu ils aient en >> effet vu ce qu ils disent avoir vu : car il doit arriver •> nécessairement , toutes les fois qu’on ne pourra juger >> d’un objet que par l’angle qu’il forme dans l’œil , que » cet objet inconnu grossira et grandira à mesure qu’on ■> en sera plus voisin ; et que s’il a d’abord paru au spec- >• laleur , qui ne peut connoître ce qu’il voit ni juger à » quelle distance il le voit; que s’il a paru , dis-je, da- » bord de la hauteur de quelques pieds lorsqu il étoil à >• la distance de vingt ou trente pas, il doit paroître liant » de plusieurs toises lorsqu’il n’en sera plus éloigné que » de quelques pieds ; ce qui doit en effet l’étonner et •• 1 effrayer jusqu’à ce qu’enfin il vienne à toucher 1 objet » ou à le reconnoilre ; car, dans l'instant même qu’il re- » connoîtra ce que c’est, cet objet qui lui paroissoit gi- » ganlesque diminuera tout à coup, et ne lui paroîtra » plus avoir que sa grandeur réelle ; mais , si l’on fuit » ou qu’on n’ose approcher , il est certain qu’on n’aura *> d’autre idée de cet objet que celle de l’image qu il for- » moit dans l’œil , et qu’on aura réellement vu une figure » gigantesque ou épouvantable par la grandeur et par la •* forme. Le préjugé des spectres est donc fondé dans la •> nature, et ces apparences ne dépendent pas, comme >> le croient les philosophes, uniquement de l’imagina- • lion. » ( liist. nat., tome VI, page 22, in-12. )

J’ai lâché de montrer dans le texte comment il en dé-

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