‹ Émile (volume 3)Chapitre 103 sur 235 · LIVRE IJ · texte numérisé non relu

LIVRE IJ

où je me trouve , je ne le sais jamais aussi bien que si je le voyois actuellement: j’ai donc toujours un sujet de crainte que je n’avois pas en plein jour. Je sais, il est vrai, qu’un corps étranger ne peut guère agir sur le mien sans s’annoncer par quelque bruit; aussi, combien j’ai sans cesse l’oreille alerte! Au moindre bruit dont je ne puis discerner la cause , l’intérêt de ma conservation me fait d’abord supposer tout ce qui doit le plus m’engager à me tenir sur mes gardes , et par conséquent tout ce qui est le plus propre à m’effrayer.

N’entends-je absolument rien, je ne suis pas pour cela tranquille , car enfin sans bruit on peut encore me surprendre. Il faut que je suppose les choses telles qu’elles étoient auparavant, telles qu’elles doivent encore être,

pend toujours eu partie, et, quant à la cause expliquée dans ce passage, on voit que l’habitude de marcher la nuit doit nous apprendre à distinguer les apparences que la ressemblance des formes et la diversité' des distances font prendre aux objets à nos yeux dans l’obscurité ; car lorsque l’air est encore assez éclairé pour nous laisser apercevoir les contours des objets, comme il y a plus d air interposé dans un plus grand éloignement, nous devons toujours voir ces contours moins marqués quand l’objet est plus loin de nous, ce qui suffît , à force'd habitude , pour nous garantir de l’erreur qu’explique ici M. de Buffon. Quelque explication qu’on préfère, ma méthode est donc toujours efficace, et c'est ce que l’expérience confirme parfaitement.

que je voie ce que je ne vois pas. Ainsi , forcé de mettre en jeu mon imagination , bientôt je n’en suis plus maître, et ce que j’ai fait pomme rassurer ne sert qu’à m’alarmer davantage. Si j’entends du bruit , j’entends des voleurs; si je n’entends rien, je vois des fantômes: la vigilance que m’inspire le soin de me conserver ne me donne que sujets de crainte. Tout ce qui doit me rassurer n’est que dans ma raison ; l’instinct plus fort me parle tout autrement qu’elle. A quoi bon penser qu’on n’a rien à craindre , puisque alors on n’a rien à faire ?

La cause du mal trouvée indique le remède. Eu toute chose l’habitude tue l’imagination ; il n’y a que les objets nouveaux qui la réveillent. Dans ceux que l’on voit tous les jours, ce n’est plus l’imagination qui agit, c’est la mémoire ; et voilà la raison de l’axiome ab assuetis non Jlt passio , car ce n’est qu’au feu de l’imagination que les passions s’allument. Ne raisonnez donc pas avec celui que vous voulez guérir de l’horreur des ténèbres; menez-l’y souvent, et soyez sûr que tous les arguments de la philosophie ne vaudront pas cet usage. La tète ne tourne point aux couvreurs sur les toits , et l’on ne voit plus avoir peur dans l’obscurité quiconque est accoutumé d’y être.

Voilà donc pour nos jeux de nuit un autre avantage ajouté au premier: mais, pour que

Page 1