‹ Émile (volume 3)Chapitre 104 sur 235 · LIV1IF. II · texte numérisé non relu

LIV1IF. II

ces jeux réussissent, je n’y puis trop recommander la gaieté. Rien n’est si triste que les ténèbres : n’allez pas enfermer votre enfant dans un cachot. Qu’il rie en entrant dans l’ obscurité: que le rire le reprenne avant qu’il en sorte ; que tandis qu’il y est , l’idée des amusements qu’il quitte , et de ceux qu’il va retrouver , le défende des imaginations fantastiques qui pourroient l’y venir chercher.

Il est un terme de la vie au delà duquel on rétrograde en avançant. Je sens que j’ai passé ce terme. Je recommence, pour ainsi dire, une autre carrière. Le vide de l’âge mûr , qui s’est fait sentir à moi , me retrace le doux temps du premier âge. En vieillissant, je redeviens enfant, et je me rappelle plus volontiers ce que j’ai fait à dix ans qu’à trente. Lecteurs, pardonnez-moi donc de tirer quelquefois mes exemples de moi-même ; car , pour bien faire ce livre , il faut que je le fasse avec plaisir.

J’étois à la campagne en pension chez un ministre appelé M. Lambercier. J’avois pour camarade un cousin plus riche que moi, et qu’on traitoit en héritier, tandis qu’éloigné de mon père, je n’étois qu’un pauvre orphelin. Mon grand cousin Bernard étoit singulièrement poltron , surtout la nuit. Je me moquai tant de sa frayeur, que M. Lambercier, ennuyé de mes vanteries , voulut mettre mon courage à l’épreuve. Un soir d’automne,

vnr.

qu’il faisoit très-obscur, il me donna la clef du temple, et me dit d’aller chercher dans la chaire la Bible qu’on y avoit laissée. Il ajouta, pour me piquer d’honneur, quelques mots qui me mirent dans l’impuissance de reculer.

Je partis sans lumière; si j’en avois eu, ç’auroit peut-être été pis encore. 11 falloit passer par le cimetière: je le traversai gail-s lardement; car, tant que je me sentois en plein air , je n’eus jamais de frayeurs nocturnes.

En ouvrant la porte, j’entendis à la voûte un certain retentissement que je crus ressembler à des voix , et qui commença d’ébranler ma fermeté romaine. La porte ouverte, je voulus entrer ; mais à peine eus-je fait quelques pas , que je m’arrêtai. En apercevant l’obscurité profonde qui régnoit dans ce vaste lieu , je fus saisi d’une terreur qui me fit dresser les cheveux: je rétrograde, je sors , je me mets à fuir tout tremblant. Je trouvai dans la cour un petit chien nommé Sultan , dont les caresses me rassurèrent. Honteux de ma frayeur , je revins sur mes pas , tâchant pourtant d’emmener avec moi Sultan , qui ne voulut pas me suivre. Je franchis brusquement la porte, j’entre dans l’église. A peine y fus-je rentré , que la frayeur me reprit , mais si fortement que je perdis la tête; et, quoique la chaire fût à droite, et que je le susse trèsbien, avant tourné sans m’en apercevoir , je

Page 1