LIVRE I
nourrir le fruit de leur union dédaigne de l'élever 11 n’y a point de tableau plus charmant que celui de la famille ; mais un seul trait manqué défigure tous les autres. Si la mère a trop peu de santé pour être nourrice , le père aura trop d’affaires pour être précepteur. Les enfants, éloignés, dispersés dans des pensions, dans des couvents, dans des collèges, porteront ailleurs l’amour de la maison paternelle , ou , pour mieux dire , ils y rapporteront l’habitude de n’être attachés à rien. Les frères et les sœurs se connoîtront à peine. Quand tous seront rassemblés en cérémonie, ils pourront être fort polis entre eux; ils se traiteront en étrangers. Sitôt qu’il n’y a plus d’intimité entre les parents , sitôt que la société de la famille ne fait plus la douceur delà vie, il faut bien recourir aux mauvaises mœurs pour y suppléer. Où est l’homme assez stupide pour ne pas voir la chaîne de tout cela ?
Un père, quand il engendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espèce ; il doit à la société des hommes sociables; il doit des citoyens à l’état. Tout homme qui peut payer cette triple dette et ne le fait pas est coupable, et plus coupable peut-être quand il la paie à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n’a point droit de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux , ni respect humain , qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les
36 É 31 1 JL E.
élever J ui-même. Lecteurs, vous pouvez m’eîi croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs , qu’il versera long-temps sur sa faute des larmes amères , et n’en sera jamais consolé.
Mais que fait cet homme riche, ce père de famille si affairé , et forcé, selon lui, délaisser ses enfants à l’abandon? il paie un autre homme pour remplir ces soins qui lui sent à charge. Ame vénale! crois-tu donner à ton fils un autre père avec de l’argent ? Ne t’y trompe point ; ce n’est pas meme un maître que tu lui donnes, c’est un valet. 11 en formera bientôt un second.
On raisonne beaucoup sur les qualités d’un bon gouverneur. La première que j'en exigerais , et celle-là seule en suppose beaucoup d’autres, c’est de n’étre point un homme à vendre. Il y a des métiers si nobles , qu’on ne peut les faire pour de l’argent sans se montrer indigne de les faire, tel est celui de l’homme de guerre ; tel est celui de l’instituteur. Qui donc élèvera mon enfant? Je te l’ai déjà dit, toi-même. Je ne le peux. Tu ne le peux !... Fais-toi donc un ami. Je ne vois point d’autre ressource.
Un gouverneur! ô quelle âme sublime!... en vérité, pour faire un homme, il faut être ou père ou plus qu’homme soi-même. Voilà la fonction que vous confiez tranquillement à
des mercenaires.