‹ Émile (volume 3)Chapitre 110 sur 235 · LIVR F- II · texte numérisé non relu

LIVR F- II

espèce démérité. A faire d’un tel gentilhomme u ii Achille au pied léger, l’adresse de Chiron même eût eu peine à suffire. La difficulté étoit d’autant plus grande, que je ne voulois lui prescrire absolument rien : j’avois banni de mes droits les exhortations, les promesses, les menaces, l’émulation , le désir de briller : comment lui donner celui de courir sans lui rien dire? Courir moi-même eut été un moyen peu sûr et sujet à inconvénient. D’ailleurs il s’agissoit encore de tirer de cet exercice quelque objet d’instruction pour lui, afin d’accoutumer les opérations de la machine et celles du jugement à marcher toujours de concert. Voici comment je m’y pris : moi, c’est-à-dire celui qui parle dans cet exemple.

En m’allant promener avec lui les aprèsmidi, je mettois quelquefois dans ma poche deux gâteaux d’une espèce qu’il aimoit beaucoup ; nous en mangions chacun un à la promenade 1 , et nous revenions fort contents. Un jour il s’aperçut que j’avois trois gâteaux; il en auroit pu manger six sans s’incommoder;

1 Promenade champêtre, comme ou verra dans l’instant. Les promenades publiques des villes sont pernicieuses aux enfants de 1 un et de 1 autre sexe. C’est là qu’ils commencent à se rendre vains et à vouloir être regardes : c’est au Luxembourg , aux Tuileries , surtout au Palais-Iloyal, que la belle jeunesse de Paris va prendre cct air impertinent cl fat qui la rend si ridicule, et la fait huer et délester dans toute 1 Europe.

il dépêche promptement le sien pour me demander le troisième. Non, lui dis-je : je le mangerois fort bien moi-même, ou nous le partagerions , mais j’aime mieux le voir disputer à la course par ces deux petits garçons que voilà. Je les appelai, je leur montrai le gâteau et leur proposai la condition. Ils ne demandèrent pas mieux. Le gâteau fut posé sur une grande pierre qui servit de butr$ la carrière fut marquée ; nous allâmes nous asseoir : au signal donné les petits garçons partirent ; le victorieux se saisit du gâteau , et le mangea sans miséricorde aux yeux des spectateurs et du vaincu.

Cet amusement valoit mieux que le gâteau ; mais il ne prit pas d’abord et ne produisit rien. Je ne me rebutai ni ne me pressai : l’institution des enfants est un métier où il faut savoir perdre du temps pour en gagner. Nous continuâmes nos promenades ; souvent on prenoit trois gâteaux, quelquefois quatre, et de temps à autre il y en avoit un , même deux pour les coureurs. Si le prixn’étoit pas grand , ceux qui Le disputoient n’étoient pas ambitieux : celui qui le remportoit étoit loué, fêté; tout se faisoit avec appareil. Pour donner lieu aux révolutions et augmenter 1 intérêt je marquois la carrière plus longue, j’y souftrois plusieurs concurrents. A peine étoient-ils dans la lice, que tous les passants s arretoient pour les voir : les acclamations, les cris, les batte-

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