‹ Émile (volume 3)Chapitre 111 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

ments de mains, les animoient : je voyois quelquefois mon petit bon-homme tressaillir, se lever, s’écrier quand l’un étoit près d’atteindre ou de passer l’autre ; c’étoient pour lui les jeux olympiques.

Cependant les concurrents usoient quelquefois de supercherie ; ils se retenoient mutuellement, ou se faisoient tomber , ou poussoient des cailloux au passage l’un de l’autre. Cela me fournit un sujet de les séparer, et de les faire partir de différents termes, quoique également éloignés du but : on verra bientôt la raison de cette prévoyance ; car je dois traiter cette importante affaire dans un grand détail.

Ennuyé de voir toujours manger sous ses yeux des gâteaux qui lui faisoient grande envie, monsieur le chevalier s’avisa de soupçonner enfin que bien courir pouvoit être bon à quelque chose , et , voyant qu’il avoit aussi deux jambes , il commença de s’essayer en secret. Je me gardai d’en rien voir ; mais je compris que mon stratagème avoit réussi. Quand il se crut assez fort, et je lus avant lui dans sa pensée, il affecta de m’importuner pour avoir le gâteau restant. Je le refuse; il s’obstine, et d’un air dépité il me dit à la fin : Hé bien ! mettez-le sur la pierre , marquez le champ , et nous verrons. Bon ! lui dis-je en riant, est-ce qu’un chevalier sait courir? Vous gagnerez plus d’appétit, et

non de quoi ie satisfaire. Piqué de ma raillerie , il s’évertue , et remporte le prix d’autant plus aisément, que j’avois fait la lice très-courte et pris soin d’écarter le meilleur coureur. On conçoit comment , ce premier pas étant fait , il me fut aisé de le tenir en haleine. Bientôt il prit un tel goût à cet exercise , que , sans faveur , il étoit presque sûr de vaincre mes polissons à la course, quelque longue que fût la carrière.

Cet avantage obtenu en produisit un autre auquel je n’avois pas songé. Quand il remportoit rarement le prix, il le raangeoit presque toujours seul, ainsi que faisoient ses concurrents ; mais en s’accoutumant à la victoire, il devint généreux, etpartageoit souvent avec les vaincus. Cela me fournit à moi-même une observation morale, et j’appris par-là quel étoit le vrai principe de la générosité.

En continuant avec lui de marquer en différons lieux les termes d’où chacun devoit partir à la fois , je fis , sans qu’il s’en aperçût , les distances inégales, de sorte que l’un, ayant à faire plus de chemin que l’autre pour arriver au même but , avoit un désavantage visible : mais, quoique je laissasse le choix à mon disciple, il ne savoit pas s’en prévaloir. Sans s’embarrasser delà distance, il préféroit toujours le plus beau chemin; de sorte que, prévoyant aisément son choix , j’étois à peu près - le maître de lui faire perdre ou gagner le gâ-

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tenu à ma volonté ; et cette adresse avoit aussi son usage <à plus d’une fin. Cependant, comme mon dessein étoit qu’il s’aperçût de la différence, je tàchois de la lui rendre sensible : mais , quoique indolent dans le calme, il étoit si vif dans ses jeux , et se défîoit si peu de moi, que j’eus toutes les peines du monde à lui faire apercevoir que je le trichois. Enfin j’en vins à bout malgré son étourderie ; il m’en lit des reproches. Je lui dis : De quoi vous plaignez-vous? dans un don que je veux bien faire , ne suis-je pas maître de mes conditions? Qui vous force à courir? vous ai-je promis de faire les lices égales? n’avez-vous pas le choix? Prenez la plus courte, on ne vous en empêche point. Comment ne voyez-vous pas que c’est vous que je favorise, et que l’inégalité dont vous murmurez est tout à votre avantage si vous savez vous en prévaloir? Cela étoit clair; il le comprit, et, pour choisir, il fallut y regarder de plus près. D’ahord on voulut compter les pas ; mais la mesure des pas d’un enfant est lente et fautive; de plus, je m’avisai de multiplier les courses dans un même jour; et alors , l’amusement devenant une espèce de passion, l’on avoit regret de perdre à mesurer les lices le temps destiné à les parcourir. La vivacité de l’enfance s’accommode mal de ces lenteurs : on s’exerça donc à mieux voir , à mieux estimer une distance à la vue. Alors j’eus peu de peine à étendre et nourrir ce goût.

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