‹ Émile (volume 3)Chapitre 113 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

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la main la mesure, il s’accoutume à l’appliquer seulement avec les yeux. Je voudrois pourtant qu’on vérifiât ses premières opérations par des mesures réelles, afin qu’il corrigeât ses erreurs, et que s’il reste dans le sens quelque fausse apparence , il apprit à la rectifier par un meilleur jugement. On a des mesures naturelles qui sont à peu près les mêmes eu tous lieux ; les pas d’un homme, l’étendue de ses bras , sa stature. Quand l’enfant estime la hauteur d’un étage, son gouverneur peut lui servir de toise ; s’il estime la hauteur d’un clocher, qu’il le toise avec les maisons, s’il veut savoir les lieues de chemin , qu’il compte les heures de marche; et surtout qu’on ne fasse rien de tout cela pour lui, mais qu’il le fasse lui-même.

On ne sauroit apprendre à bien juger de l’étendue et de la grandeur des corps, qu’on n’apprenne à connoître aussi leurs figures et même à les imiter ; car au fond cette imitation ne tient absolument qu’aux lois de la perspective; et l’on ne peut estimer l’étendue sur ses apparences, qu’on n’ait quelque sentiment de ces lois. Les enfants , grands imitateurs , essaient tous de dessiner : je voudrois que le mien cultivât cet art , non précisément pour l’art même , mais pour se rendre l’œil juste et la main flexible ; et , en général , il importe fort peu qu’il sache tel ou tel exercice , pourvu qu’il acquière la perspicacité du sens et la

bonne habitude du corps qu’on gagne par cct exercice. Je nie garderai donc bien delui donner un maître à dessiner , qui ne lui donneroit à imiter que des imitations , et ne le feroit dessiner que sur des dessins : je veux qu’il n’ait d’autre maître que la nature , ni d’autre modèle que les objets. Je veux qu’il ait sous les yeux l’original même et non pas le papier qui le représente, qu’il crayonne une maison sur une maison , un arbre sur un arbre , un homme sur un homme , afin qu’il s’accoutume à bien observer les corps et leurs apparences , et non pas à prendre des imitations fausses et conventionnelles pour de véritables imitations. Je le détournerai même de rien tracer de mémoire en l’absence des objets , jusqu’à ce que, par des observations fréquentes , leurs figures exactes s’impriment bien dans son imagination; de peur que, substituant à la vérité des choses des figures bizarres et fantastiques, il ne perde la connoissance des proportions et le goût des beautés de la nature.

Je sais bien que de cette manière il barbouillera long-temps sans rien faire de raisonnable, qu’il prendra tard l’élégance des contours et le trait léger des dessinateurs , peut-être jamais le discernement des effets pittoresques et le bon goût du dessin; en revanche, il contractera certainement un coup d’ceil plus juste, une main plus sûre, la connoissance

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des vrais rapports de grandeur et de ligure, qui sont entre les animaux, les plantes, les corps naturels, et une plusprompte expérience du jeu de la perspective. Voilà précisément ce que j’ai voulu faire, et mon intention n’est pas tant qu’il sache imiter les objets que les connoître ; j’aime mieux qu’il me montre une plante d’acanthe , et qu’il trace moins bien le feuillage d’un chapiteau.

Au reste , dans cet exercice, ainsi que dans tous les autres , je ne prétends pas que mon élève en ait seul l’amusement. Je veux le lui rendre plus agréable encore en le partageant sans cesse avec lui. Je ne veux point qu’il ait d’autre émule que moi; mais je serai son émule sans relâche et sans risque; cela mettra de l’intérêt dans ses occupations sans causer de jalousie entre. nous. Je prendrai le crayon à son exemple ; je l’emploîrai d’abord aussi maladroitement que lui. Je serois un Apelles , que je ne me trouverai qu’un barbouilleur. Je commencerai par tracer un homme comme les laquais les tracent contre les murs ; une barre pour chaque bras , une barre pour chaque jambe, et des doigts plus gros que le bras. Bien long-temps après , nous nous apercevons l’un ou l’autre de cette disproportion : nous remarquerons qu’une jambe a de l’épaisseur, que cette épaisseur n’est pas partout la même; que le bras a sa longueur déterminée par rapport au corps, etc. Dans

ce progrès , je marcherai tout au plus à côté de lui , ou je le devancerai de si peu , qu’il lui sera toujours aisé de m’atteindre, et souvent de me surpasser. Nous aurons des couleurs, des pinceaux ; nous tâcherons d’imiter le coloris des objets et toute leur apparence aussi Lien que leur figure. Nous enluminerons , nous peindrons , nous barbouillerons ; mais , dans tous nos barbouillages , nous ne cesserons d’épier la nature ; nous ne ferons jamais rien que sous les yeux du maître.

Nous étions en peine d’ornements pour notre chambre , en voilà de tout trouvés. Je fais encadrer nos dessins ; je les fais couvrir cle beaux verres, afin qu’on n’y touche plus, et que, les voyant rester dans l’état où nous les avons mis, chacun ait intérêt de ne pas négliger les siens. Je les arrange par ordre autour de la chambre, chaque dessin répété vingt, trente fois, et montrant à chaque exemplaire le progrès de l’auteur, depuis le moment où la maison n’est qu’un carré presque informe, jusqu a celui où sa façade , son profil , ses proportions, ses ombres , sont dans la plus exacte vérité. Ces gradations ne peuvent manquer de nous offrir sans cesse des tableaux intéressants pour nous , curieux pour d’autres , et d’exciter toujours plus notre émulation. Aux premiers , aux plus grossiers cle ces dessins , je mets des cadres bien brillants, bien dorés , qui les rehaussent; mais quand l’imitation de-

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