‹ Émile (volume 3)Chapitre 121 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Nous voilà bien avertis cle l’état des corps étrangers par rapport au nôtre , de leur poids, de leur figure , de leur couleur , de leur solidité , de leur grandeur, de leur distance, de leur température , de leur repos , de leur mouvement. Nous sommes instruits de ceux qu’ilnous convient d’approcher ou d’éloigner de nous , de la manière dont il fautnous y prendre pour vaincre leur résistance, ou pour leur en opposer une qui nous préserve cl’en être offensés; mais ce n’est pas assez : notre propre corps s’épuise sans cesse , il a besoin d’ètre sans cesse renouvelé. Quoique nous ayons la faculté d’en changer d’autres en notre propre substance, le choix n’est pas indifférent : tout n’est pas aliment pour l’homme ; et des substances qui peuvent l’être, il y en a de plus ou de moins convenables , selon la constitution de son espèce , selon le climat qu’il habite, selon son tempérament particulier , et selon la manière de vivre que lui prescrit son état.

Nous mourrions affamés ou empoisonnés , s’il falloit attendre, pour choisir les nourritures qui nous conviennent, que l’expérience nous eût appris à les connoître et à les choisir : mais la suprême bonté, qui a fait du plaisir des êtres sensibles l’instrument de leur conservation , nous avertit, par ce qui plaît à notre palais, de ce qui convient à notre estomac. Il n’y a point nat urellement pour l’homme de médecin plus sûr que son propre appétit ;

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-et, à le prendre dans son état primitif, je ne doute point qu’alors les aliments qu’il trouvoit les plus agréables ne lui fussent aussi les plus sains.

Il y a plus. L’auteur des choses ne pourvoit pas seulement aux besoins qu’il nous donne, mais encore à ceux que nous nous donnons nous-mêmes ; et c’est pour mettre toujours le désir à côté du besoin , qu’il fait que nos goûts changent et s’altèrent avec nos manières de vivre. Plus nous nous éloignons de l’état de nature, plus nous perdons de nos goûts naturels ; ou plutôt l’habitude nous fait une seconde nature , que nous substituons tellement à la première , que nul d’entre nous ne connoît plus celle-ci.

Il suit de là que les goûts les plus naturels doivent être aussi les plus simples ; car ce sont ceux qui se transforment le plus aisément ; au lieu qu’en s’aiguisant , en s’irritant par nos fantaisies , ils prennent une forme qui ne change plus. L’homme qui n’est encore d’aucun pays se fera sans peine aux usages de quelque pays que ce soit ; mais l’homme d’un pays ne devient plus celui d’un autre.

Ceci me paroît vrai dans tous les sens, et bien plus encore, appliqué au goût proprement dit. Notre premier aliment est le lait ; nous ne nous accoutumons que par degrés aux saveurs fortes; d’abord elles nous ré-

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