‹ Émile (volume 3)Chapitre 122 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

pugnent. Des fruits, des légumes, des herbes , et enfin quelques viandes grillées , sans assaisonnement et sans sel , firent les festins des premiers hommes I. La première fois qu’un sauvage boit du vin, il fait la grimace et le rejette; et même parmi nous, quiconque a vécu jusqu’à vingt ans sans goûter de liqueurs fermentées ne peut plus s’y accoutumer: nous serions tous abstèmes si l’on ne nous eût donné du vin dans nos jeunes ans. Enfin, plus nos goûts sont simples , plus ils sont universels ; les répugnances les plus communes tombent sur des mets composés. Viton jamais personne avoir en dégoût l’eau ni le pain? Voilà la trace de la nature, voilà donc aussi notre règle. Conservons à l’enfant son goût primitif le plus qu’il est possible ; oue sa nourriture soit commune et simple, que son palais ne se familiarise qu’à des saveurs peu relevées, et 11e se forme point un goût exclusif.

Je n’examine pas ici si cette manière de vivre est plus saine ou non , ce n’est pas ainsi que je l’envisage. Il me suffit de savoir , pour la préférer , que c’est la plus conforme à la nature , et celle qui peut le plus aisément se plier à toute autre. Ceux qui disent qu’il faut accoutumer les enfants aux aliments dont ils useront étant grands , ne raisonnent pas bien ,

' Voyez l’Arcadie de Pansanias; voyez aussi le morceau de Plutarque transcrit ci inrès.

ce me semble. Pourquoi leur nourriture doitelle être la même , tandis que leur manière de vivre est si différente? Un homme épuisé de travail , de soucis , de peines , a besoin d’aliments succulents qui lui portent de nouveaux esprits au cerveau ; un enfant qui vient de s’ébattre, et dont le corps croît, a besoin d’une nourriture abondante qui lui fasse beaucoup de chyle. D’ailleurs l’homme fait a déjà son état, son emploi, son domicile, mais qui est-ce qui peut être sûr de ce que la fortune réserve à l’enfant? En toute chose 11e lui donnons point une forme si déterminée , qu’il lui en coûte trop d’en changer au besoin. Ne faisons pas qu’il meure de faim dans d’autres pays s’il ne traîne partout à sa suite un cuisinier françois, ni qu’il dise un jour qu’on ne sait manger qu’en France. Voilà, par parenthèse, un plaisant éloge ! Pour moi, je dirois au contraire qu’il n’y a que les François qui ne savent pas manger, puisqu’il faut un art si particulier pour leur rendre les mets mangeables.

De nos sensations diverses , le goût donne celles qui généralement nous affectent le plus. Aussi sommes-nous plus intéressés à bien juger des substances qui doivent faire partie de la nôtre, que de celles qui ne font que l’environner. Mille choses sont indifférentes au toucher, à l’ouie, à la vue; mais il n’y a presque rien d’indifférent au goût. De plus ,

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