‹ Émile (volume 3)Chapitre 123 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

l’activité de ce sens est toute physique et matérielle : il est le seul qui ne dit rien à l’imagination , du moins celui dans les sensations duquel elle entre le moins ; au lieu que l’imitation et l’imagination mêlent souvent du moral à l’impression de tous les autres. Aussi, généralement, les cœurs tendres et voluptueux , les caractères passionnés et vraiment sensibles , faciles à émouvoir par les autres sens , sont-ils assez tièdes sur celui-ci. De cela même qui semble mettre le goût au-dessous d’eux , et rendre plus méprisable le penchant qui nous y livre, je conclurois au contraire que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfants est de les mener par leur bouche. Le mobile de la gourmandise est surtout préférable à celui de la vanité, en ce que la première est un appétit de la nature , tenant immédiatement au sens , et que la seconde est un ouvrage de l’opinion , sujet au caprice des hommes et à toutes sortes d’abus. La gourmandise est la passion de l’enfance ; cette passion ne tient devant aucune autre ; à la moindre concurrence elle disparoît. Eli ! croyez-moi , l’enfant ne cessera que trop tôt de songer à ce qu’il mange; et quand son cœur sera trop occupé , son palais ne l’occupera guère. Quand il sera grand, mille sentiments impétueux donneront le change à la gourmandise, et ne feront qu’irriter la vanité; car cette dernière passion seule lait son

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profit des autres, et à la fin les engloutit toutes. J’ai quelquefois examiné ces gens qui donnoient de l’importance aux bons morceaux, qui songeoient , en s’éveillant, à ce qu’ils mangeroient dans la journée, et décrivoient un repas avec plus d’exactitude que n’en met Polybe à décrire un combat. J’ai trouvé que tous ces prétendus hommes n’étoient que des enfants de quarante ans, sans vigueur et sans consistance , Fn/ges consumere nati*. La gourmandise est le vice des cœurs qui n’ont point d’étoffe. L’âme d’un gourmand est toute dans son palais, il n’est fait que pour manger ; dans sa stupide incapacité il n’est qu’à table à sa place, il ne sait juger que des plats : laissons-lui sans regret cet emploi; mieux lui vaut celui-là qu’un autre, autant pour nous que pour lui.

Craindre que la gourmandise ne s’enracine dans un enfant capable de quelque chose, est une précaution de petit esprit. Dans l’enfance on ne songe qu’à ce qu’on mange; dans l’adolescence on n’y songe plus, tout nous est bon, et l’on a bien d’autres affaires. Je ne voudrois pourtant pas qu’on allât faire un usage indiscret d’un ressort si bas , ni étayer d’un bon morceau l’honneur de faire une belle action. Mais je ne vois pas pourquoi, toute l’enfance n’étant ou ne devant être que jeux et folâtres amusements , des exercices purement lion., Lit» i , p. 2.

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