LIVRE I r
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corporels n’auroient pas un prix matériel et sensible. Qu’un petit Majorquin, voyant un panier sur le haut d’un arbre , l’abatte à coups de fronde, n’est-il pas bien juste qu’il en profite , et qu’un bon déjeuner répare la force qu’il use à le gagner 1 ? Qu’un jeune Spartiate , à travers les risques de cent coups de fouet, se glisse habilement dans une cuisine ; qu’il y vole un renardeau tout vivant , qu’en l’emportant dans sa robe il en soit égratigné , mordu , mis en sang , et que , pour n’avoir pas la honte d’étre surpris, l’enfant se laisse déchirer les entrailles sans sourciller, sans pousser un seul cri , n’est-il pas juste qu’il profite enfin de sa proie, et qu’il la mange après en avoir été mangé? Jamais un bon repas ne doit être une récompense ; mais pourquoi ne seroit-il pas quelquefois l’effet des soins qu’on a pris pour se le procurer? Emile ne regarde point le gâteau que j’ai mis sur la pierre comme le prix d’avoir bien couru ; il sait seulement que le seul moyen d’avoir ce gâteau est d’y arriver plus tôt qu’un autre.
Ceci ne contredit point les maximes que j’avançois tout à l’heure sur la simplicité des mets; car, pour flatter l’appétit des enfants, il ne s’agit pas d’eXciter leur sensualité , mais
1 II v a bien des siècles que les Majorquin s ont perdu cet usage ; il est du temps de la célébrité de leurs frondeurs.
seulement de la satisfaire ; et cela s’obtiendra par les choses du monde les plus communes , si l’on ne travaille point à leur raffiner le goût. Leur appétit continuel , qu’excite le besoin de croître , est un assaisonnement sûr qui leur tient lieu de beaucoup d’autres. Des fruits, du laitage, quelque pièce de four un peu plus délicate que le pain ordinaire, surtout l’art de dispenser sobrement tout cela ; voilà de quoi mener des armées d’enfants au bout du monde sans leur donner du goût pour les saveurs vives , ni risquer de leur blaser le palais.
Une des preuves que le goût de la viande n’est pas naturel à l’homme, est l’indifférence que les enfants ont pour ce mets-là , et la préférence qu’ils donnent tous à des nourritures végétales, telles que le laitage, la pâtisserie, les fruits, etc. Il importe surtout de ne pas dénaturer ce goût primitif, et de ne point rendre les enfants carnassiers : si ce n’est pour leur santé , c’est pour leur caractère ; car, de quelque manière qu’on explique l’expérience, il est certain que les grands mangeurs de viande sont en général cruels et féroces plus que les autres hommes : cette observation est de tous les lieux et de tous les temps. La barbarie angloise est connue' ; les Gaures au contraire, sont les plus doux des
1 Je sais que les Anglais vantenl beaucoup leur humanité' cl le bon naturel de leur nation , qu ils appellent