‹ Émile (volume 3)Chapitre 125 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

hommes1. Tous les sauvages sont cruels; et leurs mœurs ne les portent point à l’être : cette cruauté vient de leurs aliments. Ils vont à la guerre comme à la chasse, et traitent les hommes comme des ours. En Angleterre même les bouchers ne sont pas reçus en témoignage2, non plus que les chirurgiens. Les grands scélérats s’endurcissent au meurtre en buvant du sang. Homère fait des Cyclopes, mangeurs de chair, des hommes affreux, et des Lotophages un peuple si aimable , qu aussitôt qu’on avoit essayé de leur commerce , on oublioit jusqu’à son pays pour vivre avec eux.

« Tu me demandes, disoit Plutarque *, » pourquoi Pythagore s’abstenoit de manger » de la chair des bêtes ; mais moi je te demande » au contraire quel courage d’homme eut le » premier qui approcha de sa bouche une

good nalured peoplc; mais ils ont beau crier cela tant qu ils peuvent , personne ne le répète après eux.

1 Les Banians , qui s’abstiennent de toute chair plus sévèrement que les Gaures, sont presque aussi doux qu'eux ; mais comme leur morale est moins pure et leur culte moins raisonnable , ils ne sont pas si honnêtes gens.

2 U11 des traducteurs anglois de ce livre a relevé ici ma méprise, et tous deux l’ont corrigée. Les bouchère et les chirurgiens sont reçus en témoignage ; mais les premiers ne sont point admis comme jurés ou pairs au jugement des crimes, et les chirurgiens le sont.

'Tout ce morceau est une traduction libre du commencement du traité, S il est loisible de manger chair.

JE M l L, E.

» chair meurtrie , qui brisa de sa dent les os » d’une bête expirante , qui fit servir devant » lui des corps morts , des cadavres , et englou- » tit dans son estomac des membres qui, le » moment d’auparavant , bêloient , mugis- » soient, marchoient et voyoient. Comment » sa main put-elle enfoncer un fer dans le » cœur d’un être sensible? comment ses yeux >, purent-ils supporter un meurtre? comment » put-il voir saigner, écorcher, démembrer » un pauvre animal sans défense? comment put- » il supporter l’aspect des chairs pantelantes ? » comment leur odeur ne lui fit-elle pas soulever » le cœur? comment ne fut-il pas dégoûté, re- » poussé, saisi d’horreur , quand il vint à ma- » nier l’ordure de ces blessures, à nettoyer le » sang noir et figé qui les couvroit ?

» Les peaux rampoient sur la terre écorchées;

.. Les chairs au feu mugissoicnt embrochées ;

„ L'homme ne put les manger sans frémir ,

» Et dans son sein les entendit gémir.

» Voilà ce qu’il dut imaginer et sentir la « première fois qu’il surmonta la nature pour « faire cet horible repas , la première fois » qu'il eut faim d’une bcte en vie , qu’il vou- » lut se nourrir d’un animal qui paissoit en- » core , et qu’il dit comment il falloit égorger , » dépecer, cuire la brebis qui lui léchoit les » mains. C’est de ceux qui commencèrent » ces cruels festins , et non de ceux qui les » quittent, qu’on a lieu de s’étonner: encore

ces premiers-là pourroient-ils justifier leur barbarie par des excuses qui manquent à la nôtre , et dont le défaut nous rend cent fois plus barbares qu’eux.

» Mortels bien-aimés des dieux, nous diroient ces premiers hommes , comparez les temps, voyez combien vous êtesheureux et combien nous étions misérables! La terre nouvellement formée et l’air chargé de vapeurs étoient encore indociles à l’ordre des saisons , le cours incertain des fleuves dégradoit leurs rives de toutes parts ; des étangs , des lacs , de profonds marécages, inondoient les trois quarts de la surface du monde , l’autre quart étoit couvert de bois et de forêts stériles. La terre ne produisoit nuis bons fruits; nous n’avions nuis instruments de labourage ; nous ignorions l’art denousen servir, etle tempsde la moisson ne venoit jamais pour qui n’avoit rien semé. Àinsila faim ne nous quittoit point. L’hiver , la mousse et l’écorce des arbres étoientnos mets ordinaires. Quelques racines vertes de chiendent et de bruyère étoient pour nous un régal ; et quand les hommes avoient pu trouver des faînes , des noix ou du gland, ils en dansoient de joie autour d’un chêne ou d’un hêtre au son de quelque chanson rustique , appelant la terre leur nourrice et leur mère : c’étoit là leur seule fête, c’étoient leurs uniques jeux ; tout le reste de la vie humaine n’étoit que douleur, peine et misère.

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