‹ Émile (volume 3)Chapitre 127 sur 235 · LIVRE I I · texte numérisé non relu

LIVRE I I

» Les animaux que vous mangez ne sont pas » ceux qui mangent les autres: vous 11e les •> mangez pas ces animaux carnassiers, vous les » imitez: vous n’avez faim que des bêtes in- » nocentes et douces qui ne font de mal à perb sonne, qui s’attachent à vous, qui vous sert. vent, et que vous dévorez pour prix de u leurs services.

» O meurtrier contre nature ! si tu t’obsti- » nés à soutenir qu’elle t’a fait pour dévorer » tes semblables , des êtres de chair et d’os , » sensibles et vivants comme toi , étouffe donc » l’horreur qu’elle t’inspire pour ces affreux » repas; tue les animaux toi-même, je dis de « tes propres mains , sans ferrements , sans » coutelas ; décliire-les avec tes ongles , comme » font les lions et les ours ; mords ce bœuf » et le mets en pièces ; enfonce tes griffes dans » sa peau ; mange cet agneau tout vif, dévore » ces chairs toutes chaudes , bois son âme avec » son sang. Tu frémis! tu n’oses sentir palpi- « ter sous ta dent une chair vivante ! Homme » pitoyable ! tu commences par tuer l’animal , >. et puis tu le manges , comme pour le faire » mourir deux fois. Cen’estpas assez , la chair » morte te répugne encore, tes entrailles ne » peuvent la* supporter ; il la faut transformer « par le feu, la bouillir, la rôtir ,1’assaison- » ner de drogues qui la déguisent: il te faut » des chaircuitiers * , des cuisiniers, dcsrùtis-

* O11 écrit aujourd'hui charcutier.

» seurs, des gens pour t’ôter l’horreur du » meurtre , et t’habiller des corps morts , alin » que le sens du goût, trompé par ces déguise- » ments, ne rejette point ce qui lui est étrange, » et savoure avec plaisir des cadavres dont » l’oeil même eût peine à souffrir l’aspect. »

Quoique ce morceau soit étranger à mon sujet, je n’ai pu résister à la tentation de le transcrire , et je crois que peu de lecteurs m’en sauront mauvais gré.

Au reste , quelque sorte de régime que vous donniez aux enfants , pourvu que vous ne les accoutumiez qu’à des mets communs et simples, laissez-les manger , courir et jouer tant qu’il leur plait; soyez sûrs qu’ils ne mangeront jamais trop et n’auront point d’indigestions: mais si vous les affamez la moitié du temps, et qu’ils trouvent le moyen d’échapper à votre vigilance, ils se dédommageront de toute leur force; ils mangeront jusqu’à regorger, jusqu’à crever. Notre appétit n’est démesuré que parce que nous voulons lui donner d’autres règles que celles de la n ature; touj ours réglant, prescrivant, ajoutant , retranchant , nous ne faisons rien que la balance à la main ; mais cette balance est à la mesure de nos fantaisies , et non pas à celle de notre estomac. J’en reviens toujours à mes exemples. Chez les paysans , la huche et le fruitier sont toujours ouverts, et les enfants , non plus que les hommes , n’y savent ce que c’est qu’indigestions.

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