LIVRE II
S’il arrivoit pourtant qu’un enfant mangeât trop , ce que je ne crois pas possible par ma méthode, avec des amusements de son goût il est si aisé de le distraire, qu’on parviendroit à l’épuiser d’inanition sans qu’il y songeât. Comment des moyens si sûrs et si faciles échappent-ils à tous les instituteurs? Hérodote raconte * que les Lydiens , pressés d’une extrême disette, s’avisèrent d’inventer les jeux et d’autres divertissements avec lesquels ils donnoient le change à leur faim, et passoient des jours entiers sans songer à manger I. Vos savants instituteurs ont peut-être lu cent fois ce passage, sans voir l’application qu’on en peut faire aux enfants. Quelqu’un d’eux me dira peut-être qu’un enfant ne quitte pas volontiers son dîner pour aller étudier sa leçon. Maître, vous avez raison : je ne pensoispas à cet amusement-là.
Le sens de l’odorat est au goût ce que celui delà vue est au toucher: il le prévient, il l’avertit de la manière dont telle ou telle sub-
* Liv. 1 , chap. Q/j.
* Les anciens historiens sont remplis de vues dont on pourroit faire usage, quand même les faits qui les présentent scroient faux. Mais nous ne savons tirer aucun vrai parti de l’histoire ; la critique d’érudition absorbe tout : comme s’il importoit beaucoup qu’un fait fût vrai, pourvu qu’on en pût tirer une instruction ulile Les hommes sensés doivent regarder l histoire comme un tissu de fables dont la morale est très-appropriée au coeur humain.
stance doit l’affecter, et dispose à la chercher ou à la fuir , selon l’impression qu’on en re~ çoit d’avance. J’ai ouï dire que les sauvages avoient l’odorat tout autrement affecté que le nôtre , et jugeoient tout différemment des bonnes et des mauvaises odeurs. Pour moi , je le croirois bien. Les odeurs par elles-mêmes sont des sensations foibles ; elles ébranlent plus l’imagination que le sens, et n’affectent pas tant par ce quelles donnent que par ce qu’elles font attendre. Cela supposé , les goûts des uns , devenus , par leurs manières de vivre , si différents des goûts des autres , doivent leur faire porter des jugements bien opposés des saveurs , et par conséquent des odeurs qui les annoncent. Un Tartare doit flairer avec autant de plaisir un quartier puant de cheval mort , qu’un de nos chasseurs une perdrix à moitié pourie.
Nos sensations oiseuses, comme d’être embaumés des fleurs d’un parterre , doivent être insensibles à des hommes qui marchent trop pour aimer à se promener, et qui ne travaillent pas assez pour se faire une volupté du repos. Des gens toujours affamés ne sauroient prendre un grand plaisir à des parfums qui n’annoncent rien à manger.
L’odorat est le sens de l’imagination; donnant aux nerfs un ton plus fort, il doit beaucoup agiter le cerveau; c’est pour cela qu’il ranime un moment le tempérament et l’épuise
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à la longue. 11 a dans l’amour des effets assez connus : le doux parfum d’un cabinet de toilette n’est pas un piège aussi foible qu’on pense ; et je ne sais s’il faut féliciter ou plaindre l’homme sage et peu sensible que l’odeur des fleurs que sa maîtresse a sur le sein ne fit jamais palpiter.
L’odorat ne doit donc pas être fort actif dans le premier âge , où l’imagination que peu de passions ont encore animée n’est guère susceptible d’émotion, et où l’on n’a pas encore assez d’expérience pour prévoir avec un sens ce que nous en promet un autre. Aussi cette conséquence est-elle parfaitement confirmée par l’observation ; et il est certain que ce sens est encore obtus et presque hébété chez la plupart des enfants. Non que la sensation ne soit en eux aussi fine et peut-être plus que dans les hommes , mais parce que , n’y joignant aucune autre idée , ils ne s’en affectent pas aisément d’un sentiment de plaisir ou de peine , et qu’ils n’en sont ni flattés ni blessés comme nous. Je crois que, sans sortir du même système , et sans recourir à l’anatomie comparée des deux sexes , on tromveroit aisément la raison pourquoi les femmes en général s’affectent plus vivement des odeurs que les hommes.
On dit que les sauvages du Canada se rendent dès leur jeunesse l’odorat si subtil , que, quoiqu’ils aient des chiens, ils ne daignent pas