‹ Émile (volume 3)Chapitre 130 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Il me reste à parler dans les livres suivants de la culture d’une espèce de sixième sens , appelé sens commun , moins parce qu’il est commun à tous les hommes , que parce qu’il résulte de l’usage bien réglé des autres sens, et qu’il nous instruit de la nature des choses par le concours de toutes leurs apparences. Ce sixième sens n’a point par conséquent d’organe particulier : il ne réside que dans le cerveau; et ses sensations, purement internes, s’appellent perceptions ou idées. C’est par le nombre de ces idées que se mesure l’étendue de nos connoissances ; c’est leur netteté, leur clarté, qui fait la justesse de l’esprit; c’est l’art de les comparer entre elles qu’on appelle raison humaine. Ainsi ce que j’appelois raison sensitive ou puérile consiste à former des idées simples par le concours de plusieurs sensations ; et ce que j’appelle raison intellectuelle ou humaine consiste à former des idées complexes par le concours de plusieurs idées simples.

Supposant donc que ma méthode soit celle de la nature, et que je ne me sois pas trompé dans l’application , nous avons amené notre élève , à travers les pays des sensations , jusqu’aux confins de la raison puérile : le premier pas que nous allons faire au delà doit être un pas d’homme. Mais, avant d’entrer dans cette nouvelle carrière, jetons un moment les yeux sur celle que nous venons de

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parcourir. Chaque âge, chaque état de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité 'qui lui est propre. Nous avons souvent ouï parler d’un homme fait ; mais considérons un enfant fait : ce spectacle sera plus nouveau pour nous , et ne sera peut-être pas moins agréable.

L’existence des êtres finis est si pauvre et si bornée , que , quand nous ne voyons que ce qui est, nous ne sommes jamais émus. Ce sont les chimères qui ornent les objets réels; et si l’imagination n’ajoute un charme à ce qui nous frappe , le stérile plaisir qu’on y prend se borne à l’organe, et laisse toujours le cœur froid. La terre, parée des trésors de l’automne, étale une richesse que l’œil admire : mais cette admiration n’est point touchante ; elle vient plus de la réflexion que du sentiment. Au printemps, la campagne presque nue n’est encore couverte de rien, les bois n’offrent point d’ombre, la verdure ne fait que de poindre, et le cœur est touché à son aspect. En voyant renaître ainsi la nature, on se sent ranimer soi-même , l’image du plaisir nous environne : ces compagnes de la volupté, ces douces larmes, toujours prêtes à se joindre à tout sentiment délicieux, sont déjà sur le bord de nos paupières: mais l’aspect des vendanges a beau être animé, vivant, agréable, on le voit toujours d’un œil sec.

Pourquoi cetle différence? C’est qu’au spectacle du printemps l’imagination joint celui

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