‹ Émile (volume 3)Chapitre 131 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

des saisons qui le doivent suivre; à ces tendres bourgeons que l’oeil aperçoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois les mystères qu’ils peuvent couvrir. Elle réunit en un point des temps qui doivent se succéder, et voit moins les objets comme ils seront que comme elle les désire, parce qu’il dépend d’elle de les choisir. En automne , au contraire, on n’a plus à voir que ce qui est. Si l’on veut arriver au printemps, l’hiver nous arrête, et l’imagination glacée expire sur la neige et sur les frimas.

Telle est la source du charme qu'on trouve à contempler une belle enfance préférablement à la perfection de l’âge mur. Quand estce que nous goûtons un vrai plaisir à voir un homme? c’est quand la mémoire de ses actions nous fait rétrograder sur sa vie, et le rajeunit, pour ainsi dire, «à nos yeux. Si nous sommes réduits à le considérer tel qu’il est , ou à le supposer tel qu’il sera dans sa vieillesse, l’idée de la nature déclinante efface tout notre plaisir. Il n’y en a point à voir avancer un homme à grands pas vers sa tombe , et l’image de la mort enlaidit tout.

Mais quand je me figure un enfant de dix à douze ans, sain, vigoureux, bien formé pour son âge, il ne me fait pas naître une idée qui ne soit agréable, soit pour le présent, soit pour l’avenir : je le vois bouillant, vif, animé, sans souci rongeant, sans longue et

pénible prévoyance, tout entier à son être actuel, et jouissant cl’une plénitude de vie qui semble vouloir s’étendre hors de lui. Je le prévois dans un autre âge, exerçant le sens, l’esprit, les forces qui se développent en lui de jour en jour, et dont il donne à chaque instant de nouveaux indices : je le contemple enfant , et il me plaît ; je l’imagine homme , et il me plaît davantage ; son sang ardent semble réchauffer le mien , je crois vivre de sa vie, et sa vivacité me rajeunit.

L’heure sonne , quel changement ! A l’instant son œil se ternit , sa gaieté s’efface ; adieu la joie, adieu les folâtres jeux. Un homme sévère et fâché le prend par la main , lui dit gravement, Allons , monsieur , et l’emmène. Dans la chambre où ils entrent j’entrevois des livres. Des livres ! quel triste ameublement pour son âge ! Le pauvre enfant se laisse entraîner , tourne un œil de regret sur tout ce qui l’environne , se tait , et part les yeux gonflés de pleurs qu’il n’ose répandre , et le cœur gros de soupirs qu’il n’ose exhaler.

O toi qui n’a rien de pareil à craindre, toi pour qui nul temps de la vie n’est un temps de gêne et d’ennui, toi qui vois venir le jour sans inquiétude, la nuit sans impatience, et ne comptes les heures que par tes plaisirs , viens mon heureux, mon aimable élève, nous consoler par ta présence du départ de cet infortuné; viens.... Il arrive, et je sens à son ap-

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