‹ Émile (volume 3)Chapitre 137 sur 235 · L I V K E III · texte numérisé non relu

L I V K E III

foibles, parce qu’il faudroit pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature. Diminuez-donc les désirs , c’est comme si vous augmentiez les forces : celui qui peut plus qu’il ne désire en a de reste; il est certainement un être très-fort. Voilà le troisième état de l’enfance, et celuidont j’ai maintenant à parler. Je continue à l’appeler enfance, faute de terme propre à l’exprimer; car cet âge approche de l’adolescence, sans être encore celui de la puberté.

A douze ou treize ans les forces de l’enfant se développent bien plus rapidement que ses besoins. Le plus violent , le plus terrible, ne s’est pas encore fait sentir à lui; l’organe même en reste dans l’imperfection , et semble, pour en sortir , attendre que sa volonté l’y force. Peu sensible aux injures de l’air et des saisons, il les brave sans peine, sa chaleur naissante lui tient lieu d’habit; son appétit lui tient lieu d’assaisonnement; tout ce qui peut nourrir est bon à son âge ; s’il a sommeil il s’étend sur la terre et dort ; il se voit partout entouré de tout ce qui lui est nécessaire ; aucun besoin imaginaire ne le tourmente ; l’opinion ne peut rien sur lui; ses désirs ne vont pas plus loin que ses bras : non seulement il peut se suffire à lui-même , il a de la force au delà de ce qu’il lui en faut; c’est le seul temps de sa vie où il sera dans ce cas.

Je pressens l’objection. L’on ne dira pas que l’enfant a plus de besoins que je ne lui en

fc M I L E .

3lî

donne , mais on niera qu’il ait la force que je lui attribue : on ne songera pas que je parle de mon élève , non de ces poupées ambulantes qui voyagent d’une chambre à l’autre, qui labourent clans une caisse, et portent des fardeaux de carton. L’on me dira que la force virile ne se manifeste qu’avec la virilité; que les esprits vitaux , élaborés dans les vaisseaux convenables, et répandus clans tout le corps , peuvent seuls donner aux muscles la consistance , l’activité, le ton , le ressort, d’où résulte une véritable force. VoiLà la philosophie du cabinet; mais moi j’en appelle à l’expérience. Je vois dans vos campagnes de grands garçons labourer, biner, tenir la charrue, charger un tonneau de vin , mener la voiture tout comme leur père : on les prendroit pour des hommes, si le son de leur voix ne les trahissoit pas. Dans nos villes même, de jeunes ouvriers, forgerons, taillandiers , maréchaux , sont presque aussi robustes que les maîtres , et ne seroient guère moins adroits si on les eût exercés à temps. S’il y a de la différence, et je conviens qu’il y en a , elle est beaucoup moindre, je le répète, que celle des désirs fougueux d’un homme aux désirs bornés d’un enfant. D’ailleurs, il n’est pas ici question seulement de forces physiques , mais surtout de la force et capacité de l’esprit qui les supplée ou qui les dirige.

Cet intervalle où l’individu peut plus qu il

LIVUE III.

ne désire , bien qu’il ne soit pas le temps de sa plus grande force absolue, est comme je l’ai dit, celui de sa plus grande force relative. Il est le temps le plus précieux de la vie, temps qui ne vient qu’une seule fois; temps, très-court, et d’autant plus court, comme on verra dans la suite, qu’il lui importe plus de le bien employer.

Que fera-t-il donc de cet excédant de facultés et de forces qu’il a de trop à présent, et qui lui manquera dans un autre âge ? Il tâchera de l’employer à des soins qui lui puissent profiter au besoin ; il jettera , pour ainsi dire, dans l’avenir le superflu de son être actuel : l’enfant robuste fera des provisions pour l’homme foible ; mais il n’établira ses magasins ni dans des coffres qu’on peut lui voler, ni dans des granges qui lui sont étrangères; pour s’approprier véritablement son acquis , c’est dans ses bras, dans sa tête, c’est dans lui qu’il le logera. Voici donc le temps des travaux, des instructions , des études : et remarquez que ce n’est pas moi qui fais arbitrairement ce choix, c’est la nature elle-même qui l’indique.

L’intelligence humaine a ses bornes ; et non seulement un homme ne peut pas tout savoir, il ne peut pas même savoir en entier le peu que savent les autres hommes. Puisque la contradictoire de chaque proposition fausse est une vérité, le nombre des vérités est inépui-

vm.

sable comme celui des erreurs. Il y a donc un choix dans les choses qu’on doit enseigner ainsi que dans le temps propre à les apprendre. Des connoissances qui sont à notre portée , les unes sont fausses , les autres sont inutiles , les autres servent à nourrir l’orgueil de celui qui les a. Le petit nombre de celles qui contribuent réellement à notre bien-être est seul digne des recherches d’un homme sage , et par conséquent d’un enfant qu’on veut rendre tel. Il ne s’agit point de savoir ce qui est, mais seulement ce qfii est utile.

De ce petit nombre il faut ôter encore ici les vérités qui demandent , pour être comprises , un entendement déjà tout formé, celles qui supposent la connoissance des rapports de l’homme , qu’un enfant ne peut acquérir ; celles qui , bien que vraies en elles-mêmes , disposent une âme inexpérimentée à penser faux sur d’autres sujets.

Nous voilà réduits à un bien petit cercle relativementà l’existence des choses ; mais que ce cercle forme encore une sphère immense pour la mesure de l’esprit d’un enfant! Ténèbres de l’entendement humain , quelle main téméraire osa toucher à votre voile ? Que d’abîmes je vois creuser par nos vaines sciences autour de ce jeune infortuné ! O toi qui vas le conduire dans ces périlleux sentiers , et tirer devant ses yeux le rideau sacré de la nature, tremble! Assure-toi bien premièrement

Page 1