‹ Émile (volume 3)Chapitre 147 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

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par ordre dans leur esprit et se les rappeler au besoin; car il est bien difficile que des faits et même des raisonnements isolés tiennent long-temps dans la mémoire, quand on manque de prise pour les y ramener.

Dans la recherche des lois de lanature , commencez toujours par les phénomènes les plus communs et les plus sensibles , et accoutumez votre élève à ne pas prendre ces phénomènes pour des raisons , mais pour des faits. Je prends une pierre , je feins de la poser en l’air; j’ouvre la main, la pierre tombe. Je regarde Émile attentif à ce que je fais , et je lui dis : Pourquoi cette pierre est-elle tombée ?

Quel enfant restera court à cette question ? Aucun, pas même Émile, si je n’ai pris grand soin de le préparer à n’y savoir pas répondre. Tous diront que la pierre tombe parce qu’elle est pesante. Et qu’est-ce qui est pesant ? C’est ce qui tombe. La pierre tombe donc parce qu’elle tombe? Ici mon petit philosophe est arrêté tout de bon. Voilà sa première leçon de physique systématique; et, soit qu’elle lui profite ou non dans ce genre , ce sera toujours une leçon de bon sens.

A mesure que l’enfant avance en intelligence, d’autres considérations importantes nous obligent à plus de choix dans ses occupations. Sitôt qu’il parvient à se connoître assez lui-même pour concevoir en quoi consiste son bien-être , sitôt qu’il peut saisir des

rapports assez étendus pour juger de ce qui lui convient et de ce qui ne lui convient pas , dès lors il est en état de sentir la différence du travail à l’amusement , et de ne regarder celui-ci que comme le délassement de l’autre. Alors des objets d’utilité réelle peuvent entrer dans ses études , et l’engager à y donner une application plus constante qu’il n’en donnoit à de simples amusements. La loi de la nécessité, toujours renaissante, apprend de bonne heure à l’homme à faire ce qui ne lui plaît pas , pour prévenir un mal qui lui déplairoit davantage. Tel est l’usage de la prévoyance ; et , de cette prévoyance bien ou mal réglée , naît toute la sagesse ou toute la misère humaine.

Tout homme veut être heureux; mais, pour parvenir à l’être , il faudroit commencer par savoir ce que c’est que bonheur. Le bonheur de l’homme naturel est aussi simple que sa vie ; il consiste à ne pas souffrir : la santé, la liberté, le nécessaire, le constituent. Le bonheur de l’homme moral est autre chose ; mais ce n’est pas de celui-là qu’il est ici question. Je nesaurois trop répéter qu il n’y a que des objets purement physiques qui puissent intéresser les enfants , surtout ceux dont on n’a pas éveillé la vanité , et qu’on n. a point corrompus d’avance par le poison de l’opinion.

Lorsqu’avant de sentir leurs besoins ils les

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prévoient , leur intelligence est déjà fort avancée , ils commencent à connoître le prix du temps. 11 importe aloçs de les accoutumer à en diriger l’emploi sur des objets utiles , mais d’une utilité sensible à leur âge, et à la portée de leurs lumières. Tout ce qui tient à l’ordre moral et à l’usage de la société ne doit point sitôt leur être présenté, parce qu’ils ne sont pas en état de l’entendre. C’est une ineptie d’exiger d’eux qu’ils s’appliquent à des choses qu’on leur dit vaguement être pour leur bien , sans qu’ils sachent quel est ce bien, et dont on les assure qu’ils tireront du profit étant grands , sans qu’ils prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profit , qu’ils ne sauroient comprendre.

Que l’enfant ne fasse rien sur parole : rien n’est bien pour lui , que ce qu’il sent être tel. En le jetant toujours en avant de ses lumières , vous croyez user de prévoyance , et vous en manquez. Pour l’armer de quelques vains instruments dont il ne fera peut-être jamais d’usage, vous lui ôtez l’instrument le plus universel de l’homme , qui est le bon sens , vous l’accoutumez à se laisser toujours conduire , à n’être jamais qu’une machine entre les mains d’autrui. Vous voulez qu’il soit docile étant petit ; c’est vouloir qu’il soit crédule et dupe étant grand. Vous lui dites sans cesse : « Tout ce que je vous demande est pour » votre avantage; mais vous 11’êtcs pas en état

» de le connoître. Que m’importe à moi que * vous fassiez ou non ce que j’exige ? c’est » pour vous seul que vous travaillez. » Avec tous ces beaux discours que vous lui tenez maintenant pour le rendre sage , vous préparez le succès de ceux que lui tiendra quelque jour un visionnaire , un souffleur , un charlatan, un fourbe, ou un fou de toute espèce, pour le prendre à son piège ou pour lui faire adopter sa folie.

Il importe qu’un homme sache bien des choses dont un enfant ne sauroit comprendre l’utilité ; mais faut-il et se peut-il qu’un enfant apprenne tout ce qu’il importe à un homme de savoir? Tâchez d’apprendre à l’enfant tout ce qui est utile à son âge, et vous verrez que tout son temps sera plus que rempli. Pourquoi voulez-vous , au préjudice des études qui lui conviennent aujourd’hui , l’appliquer à celles d’un âge auquel il est si peu sûr qu’il parvienne? Mais , direz-vous, sera-t-il temps d’apprendre ce qu’on doit savoir quand le moment sera venu d’en faire usage ? Je l’ignore : mais ce que je sais, c’est qu’il est impossible de l’apprendre plus tôt; car nos vrais maîtres sont l’expérience et le sentiment , et jamais l’homme ne sent bien ce qui convient à l’homme que dans les rapports où il s’est trouvé. Un enfant sait qu'il est fait pour devenir homme; toutes les idées qu’il peut avoir de l’état d’homme sont des occa-

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sions d’instructions pour lui; mais sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée il doit rester dans une ignorance absolue. Tout mon livre n’est qu’une preuve continuelle de ce principe d’éducation.

Sitôt que nous sommes parvenus à donner à notre élève une idée du mot utile y nous avons une grande prise de plus pour le gouverner ; car ce mot le frappe beaucoup , attendu qu’il n’a pour lui qu’un sens relatif à son âge , et qu’il en voit clairement le rapport à son bien-être actuel. Vos enfants ne sont point frappés de ce mot parce que vous n’avez pas eu soin de leur en donner une idée qui soit à leur portée, et que d’autres se chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur est utile, ils n’ont jamais besoin d’y songer eux-mêmes, et ne savent ce que c’est qu’utilité.

A quoi cela est-il bon ? Voilà désormais le mot sacré, le mot déterminant entre lui et moi dans toutes les actions de notre vie : voilà la question qui de ma part suit infailliblement toutes ses questions , et qui sert de frein à ces multitudes d’interrogations sottes et fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche et sans fruit tous ceux qui les environnent , plus pour exercer sur eux quelque espèce d’empire que pour en tirer quelque profit. Celui à qui, pour sa plus importante leçon, l'on apprend à ne vouloir rien savoir que

d’utile , interroge comme Socrate ; il ne fait pas une question sans s’en rendre à lui-même la raison qu’il sait qu’on lui en va demander avant que de la résoudre.

Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pour agir sur votre élève. Ne sachant les raisons de rien , le voilà presque réduit au silence quand il vous plaît ; et vous , au contraire , quel avantage vos connoissances et votre expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer l’utilité de tout ce que vous lui proposez! Car, ne vous y trompez pas , lui faire cette question , c’est lui apprendre à vous la faire à son tour , et vous devez compter , sur tout ce que vous lui proposerez dans la suite , qu’à votre exemple il ne manquera pas de dire : A quoi cela est— il bon ?

C’est ici peut-être le piège le plus difficile à éviter pour un gouverneur. Si , sur la question de l’enfant, ne cherchant qu’à vous tirer d’affaire , vous lui donnez une seule raison qu’il ne soit pas en état d’entendre; voyant que vous raisonnez sur vos idées et non sur les siennes , il croira ce que vous lui dites bon pour votre âge , et non pour le sien ; il ne se fiera plus à vous , et tout est perdu. Mais où est le maître qui veuille bien rester court et convenir de ses torts avec son élève? tous se font une loi de ne pas convenir même de ceux qu’ils ont ; et moi je m’en l'erois une de con-

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