‹ Émile (volume 3)Chapitre 148 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

venir même de ceux que je n’aurois pas, quand je ne pourrois mettre mes raisons à sa portée : ainsi ma conduite , toujours nette dans son esprit, ne lui seroit jamais suspecte, et je me conserverois plus de crédit en me supposant des fautes , qu’ils ne font en cachant les leurs.

Premièrement, songez bien que c’est rarement à vous de lui proposer ce qu’il doit apprendre ; c’est à lui de le désirer , de le chercher, de le trouver ; à vous de le mettre à sa portée , de faire naître adroitement ce désir et de lui fournir les moyens de le satisfaire. Il suit de là que vos questions doivent être peu fréquentes , mais Lien choisies ; et que , comme il en aura beaucoup plus à vous faire que vous à lui , vous serez toujours moins à découvert , et plus souvent dans le cas de lui dire : En quoi ce que vous me demandez est-il utile à savoir ?

De plus , comme il importe peu qu’il apprenne ceci ou cela, pourvu qu’il conçoive bien ce qu’il apprend et l’usage de ce qu’il apprend , sitôt que vous n’avez pas à lui donner sur ce que vous lui dites un éclaircissement qui soit bon pour lui , ne lui en donnez point du tout. Dites-lui sans scrupule : Je n’ai pas de bonne réponse à vous faire; j’avois tort , laissons cela. Si votre instruction étoit réellement déplacée, il n’y a pas de mal à l’abandonner tout-à-fait ; si elle ne l’étoit pas ,

E M I Ii Ë.

avec un peu de soin vous trouverez bientôt l’occasion de lui en rendre l’utilité sensible.

Je n’aime point les explications en discours; les jeunes gens y font peu d’attention et ne les retiennent guère. Les choses! les choses! Je ne répéterai jamais assez que nous donnons trop de pouvoir aux mots : avec notre éducation babillarde nous ne faisons que des babillards.

Supposons que , tandis que j’étudie avec mon élève le cours du soleil et la manière de s’orienter , tout à coup il m’interrompe pour , me demander à quoi sert tout cela. Quel beau discours je vais lui faire! de combien de choses je saisis l’occasion de l’instruire en répondant à sa question , surtout si nous avons des témoins de notre entretien 1 ! Je lui parlerai de l’utilité des voyages, des avantages du commerce, des productions particulières à chaque climat , des mœurs des différents peuples , de l’usage du calendrier , de la supputation du retour des saisons pour l’agriculture , de l’art de la navigation , de la manière de se conduire sur mer et de suivre exactement sa route sans savoir où l’on est. La politique, l’histoire naturelle , l’astrono-

1 J’ai souvent remarqué que, dans les doctes instructions qu’on donne aux entants , on songe moins à se faire écouter d’eux que des grandes personnes qui sont preseutes. Je suis très-sûr de ce que je dis là, car j en ai fait l’observation sur moi-même.

Page 1