‹ Émile (volume 3)Chapitre 153 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

F.n le promenant d’atelier en atelier , ne souffrez jamais qu’il voie aucun travail sans mettre lui-même la main à l’œuvre, ni qu’il en sorte sans savoir parfaitement la raison de tout ce qui s’y fait , ou du moins de tout ce qu’il a observé. Pour cela, travaillez vousmême, donnez-lui partout l’exemple : pour le rendre maître, soyez partout apprenti; et comptez qu’une heure de travail lui apprendra plus de choses qu’il n’en retiendroit d’un jour d’explications.

Il y a une estime publique attachée aux différents arts en raison inverse de leur utilité réelle. Cette estime se mesure directement sur leur inutilité même , et cela doit être. Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins, parce que le nombre des ouvriers se proportionne au besoin des hommes, et que le travail nécessaire à tout le monde reste forcément à un prix que le pauvre peut payer. Au contraire, ces importants qu’on n’appelle pas artisans, mais artistes, travaillant uniquement pour les oisifs et les riches, mettent un prix arbitraire à leurs babioles; et, comme le mérite de ces vains travaux n’est que dans l’opinion , leur prix même fait partie de ce mérite , et on les estime à proportion de ce qu’ils coûtent. Le cas qu’en fait le riche ne vient pas de leur usage, mais de ce que le pauvre ne les peut payer. Nolo kabere bona nisi quibus populus inviderit *.

1 Petron. ( cap. iuo, «dit. Burmmnn.)

Que deviendront vos élèves , si vous leur laissez adopter ce sot préjugé, si vous le favorisez vous-même, s’ils vous voient, par exemple, entrer avec plus d’égards dans la boutique d’un orfèvre que dans celle d’un serrurier? Quel jugement porteront-ils du vrai mérite des arts et de la véritable valeur des choses , quand ils verront partout le prix de fantaisie en contradiction avec le prix tiré de l’utilité réelle, et que plus la chose coûte, moins elle vaut ? Au premier moment que vous laisserez entrer ces idées dans leur tête, abandonnez le reste de leur éducation; malgré vous ils seront élevés comme tout le monde; vous avez perdu quatorze ans de soins.

Émile songeant à meubler son île aura d’autres manières devoir. Robinson eût fait beaucoup plus de cas de la boutique d’un taillandier que de tous les colifichets de Saïde. Le premier lui eût paru un homme trèsrespectable , et l’autre un petit charlatan.

<c Mon fils est fait pour vivre dans le » monde ; il ne vivra pas avec des sages , » mais avec des fous : il faut donc qu’il con- » noisse leurs folies, puisque c’est par elles »> qu’ils veulent être conduits. La connois- » sauce réelle des choses peut être bonne , » mais celle des hommes et de leurs jugements » vaut encore mieux ; car dans la société liu- » maine , le plus grand instrument de 1 hom- » me est l’homme, et le plus sage est celui qui

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